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Entretien

Paul-Baudouin MICHEL

Texte et photographie – Isabelle Françaix

 Organiser le hasard ?

 Amoureux de la littérature, curieux de l’évolution scientifique, soucieux d’observer la pointe de la modernité, Paul-Baudouin MICHEL ne se laisse pas dépasser par l’informatique: un puissant ordinateur trône dans son studio sur lequel il écrit ou recopie ses pièces musicales en cours, satisfait de rechercher librement sur internet quand une question le taraude. Il a récemment répertorié tout son oeuvre qui compte à présent 196 numéros d’opus. Il a donné des dizaines de conférences sur les musiques d’aujourd’hui et fait partie depuis 1997 de l’ Académie Royale des Sciences, lettres et Beaux Arts de Belgique où Musique nouvelle donne un concert en son honneur le 5 mai 2011. Sa carrière dans l’enseignement d’où il est retraité depuis 1995 l’a conduit à la direction de l’Académie de musique de Woluwe-St-Lambert pendant 32 ans où il fut également également professeur d’harmonie et d’ histoire de la musique. Il enseigna la composition aux conservatoires Royaux de Mons et de Bruxelles ainsi que l’analyse à la Chapelle musicale Reine Elisabeth. Entre autres P.-B. MICHEL est toujours resté chercheur – créateur.

 Paul-Baudouin MICHEL, à 80 ans, quel regard portez-vous sur votre parcours ?

 – Mon âge me donne une vue d’ensemble. Il n’ y avait pas spécialement de tonalité dans mes premiers essais mais plutôt une polymodalité. C’était instinctif. En suite mes pièces sont devenues, disons non-tonale tout en restant thématiques Beaucoup sont restées inachevées. D’autres davantage mises au point ont obtenu des prix aux concours Reine Elisabeth entre autres. Dès le début, j’ai été intéressé par la phraséologie et le développement motivique. J’ai découvert assez rapidement le langage dodécaphonique. En 1961, à Darmstadt «  si on n’est pas sériel, on ne vous joue pas », disait-on. « Il faut tirer les conséquences » répétait-on aussi. Appliquer le principe sériel aux durées, aux attaques, aux timbres aux intensités, aux enveloppes ne me convenait pas. Tout y étant sérialisé et sans aucune répétition, n’importe quoi peut arriver à n’importe quel moment. Et le résultat donnait l’impression de chaos. Chose paradoxale, plus l’organisation et l’ordre s’installe avec excès, plus le taux d’ entropie croît. C’est aussi vrai dans la société. Pour moi, il n’y a pas de hasard. Le hasard, c’est la poubelle dans laquelle on dépose avec des mains tremblantes ce qui n’a pas encore été expliqué. C’est simplement de la paresse ou de la régression mentale. La musique, d’abord et avant tout est l’art du Temps comme la danse et le cinéma. Et l’unité de temps dans notre Occident musical, c’est la grande valeur de durée que l’on divise et subdivise. Mais dans la musique indienne et une grande partie de la musique asiatique, c’est la petite valeur qui est l’unité: l’épaisseur du présent, le Matras que l’on additionne et multiplie en Tala. C’est le temps qui s’ajoute au temps. C’est donc une tout autre philosophie du temps qui s’exprime. L’oeuvre ouverte ou mobile m’a davantage intéressé car le temps y est relativisé et c’est aussi un travail sur la forme. « Libration 1 » pour piano, par exemple est une oeuvre « à parcours », une sorte d’exploration en apesanteur. Il lui faut donc trouver un langage et un style qui lui soit propre. Ce qui relève de l’heuristique. Je me suis aperçu que l’oeuvre ouverte ou mobile était une pente savonnée sur laquelle on glissait vers la facilité du n’importe quoi.

 Où se trouve alors la créativité du compositeur ?

 Dans l’inspiration. Je ne sais comment elle vient. Chez Debussy, elle émanait de la nature: « n’écoutez les conseils de personne sinon du vent qui passe et vous raconte l’histoire du monde… » a-t-il dit un jour. C’est évidemment le contraire de la musique germanique qui est essentiellement développement dialectique dans laquelle, selon Beethoven,  «  l’Esprit souffle ».

 Et, chez vous, comment se manifeste la créativité ?

 Dans l’imagination des combinaisons et images sonores. Si je joue un nuage de sons dans l’aigu sur un fond de cluster grave, il peut prendre un tour évocateur et devenir un ciel étoilé, une galaxie, une illumination selon les niveaux de lecture de chacun.

 Votre inspiration est-elle aussi scientifique ?

D’une certaine manière. Au Moyen-Age, la musique était considérée comme une science dans le Quadrivium. Je ne crois pas beaucoup à l’improvisation qui a sévit dans les années 1960 et 70 dans l’avant-garde. On en revient toujours aux mêmes formules qui ont fini par tapisser la mémoire. Il faut trouver, tout en connaissant bien son métier une crête étroite qui reflète l’esprit du temps. Tout est devenu techno-scientifique. A l’Académie Royale de Belgique, il y a une nouvelle section : « Application de la science ». C’est dans l’air. Le cerveau-pensée a évolué.

 Qu’est-ce qui vous a amené à la musique?

Mon père était clarinettiste amateur; il jouait dans les orchestre d’harmonie du foot et à Jolimont. Malheureusement, il est décédé en 1936. Je me souviens très bien qu’il nettoyait sa clarinette et que je voulais souffler dedans. Il me conseillait de faire « tu » pour attaquer le son et ce petit détail m’a marqué. Actuellement beaucoup d’instrumentistes à cordes n’attaquent plus. Quant aux chanteurs, ils n’insistent pas assez sur les consonnes de départ. Il faut attaquer le son et non pousser des soupirs à l’envers quand on chante en piano. J’ai écrit un quatuor à cordes avec percussion dont la mission est de souligner les attaques tout en les colorant. Sans attaque, il n’y a pas de timbres, qui sortent des transitoires.

 Certains compositeurs vous ont-ils marqué ?

 Beethoven! Je pense que c’est le seul. Debussy, Liszt, Chopin, Wagner m’ont impressionné sur le plan esthétique mais pas sur celui du langage. L’étude de Bach m’a donné une discipline de pensée Ceci dit, j’ai l’ impression que l’on confond langage et style. Schoenberg avait pourtant beaucoup insisté dans son écrit « Style and idee ». Si l’on n’ a pas d’ idée, d’invention, d’imagination, on ne peut avoir de style, et sans style l’idée ne peut venir à jour; il y a là une inexplicable dialectique !

 Qu’est-ce que le style ?

 « Le style est l’homme même », a dit Buffon dans son discours à l’ Académie française.

 Pourriez-vous définir votre style ?

 Il fortement évolué. De plus ou moins tonal-modal, il est devenu en peu de temps plus ou moins sériel; j’ai beaucoup cherché par analyse. Puis, je me suis aperçu que je me répétais. C’est la façon dont on traite les choses qui est importante. Pendant une trentaine d’années, avec l’aléatoire et même le sérialisme, l’harmonie a été massacrée. Le dernier mot de Schoenberg avant de mourir a été « Harmonie! » Comment interpréter cela ? En examinant l’emploi des séries chez les viennois, on remarque que dans la structure interne d’une série dodécaphonique notamment chez Webern, et le dernier Schoenberg il s’y trouve de vrais carrés magiques ce qui réduit les intervalles et par conséquent les harmonies employées. Le style pour moi, est en grande partie une couleur harmonique et mélodique.

 TERZA RIMA sera créée la 16 mars au Manège lors du festival Ars Musica. Pourriez-vous nous parler de cette oeuvre récente, votre avant-dernier opus?

 Terza rima s’inspire de la phraséologie de la Divine Comédie: les rimes embrassées : ABA-bcb-cdc … Cette pièce ne se réfère donc pas au poème de Dante ni à son sens. Cette phraséologie n’est pas classique. Les instruments à sons non entretenus suscitent une certaine couleur. Les motifs et les thèmes et les motifs reviennent avec quelques variantes. Le nombre d’harmonies est limité. Dans une autre oeuvre un élément théâtral intervient. J’ai été très jeune attiré par le théâtre et l’opéra; j’ai écrit quatre opéras dont « Jeanne La Folle » grande fresque historico-politique et un opéra de chambre satirique qui a obtenu un prix et deux autres en lecture

(… nocturne cellulaire…) et (… ondes fractales…) appartiennent à votre dernier opus, « Seize interludes poétiques…)pour piano. D’ où vous en est venu l’idée ?

 C’est ma dernière oeuvre écrite en août septembre dernier. La 16ème (… nocturne cellulaire…) était resté inachevée … en 1952. J’avais vu un film de Cayatte en noir et blanc : cela m’avait frappé. La lumières nocturnes traversaient des barreaux de la cellule d’un prisonnier. C’est très personnel mais le titre qui est à peine une suggestion pourrait être tout autre comme l’indiquent les points de suspension.

En ce qui concerne « …ondes fractales… », toute musique étant une onde, on peut imaginer que cette onde s’ornemente d’ondelettes et celles-ci d’ondelinettes. L’ensemble monte et descend ce qui constitue l’onde-mère. On y trouve les 12 sons. C’est un univers fractal vu à travers un microtéléscope de la NASA!. L’onde s’accélère à la fin tout en valeurs plus longue. Comme chez Honegger dans « Pacific 2.3.1. », au fur et à mesure que le train accélère, le tempo diminue. On obtient une stroboscopie sonore de nature technopsychoscientifique. Autrefois, on s’inspirait des lacs, des clairs de lune, des nuits,des paysages, des sous-bois où d’un vers de poème. Mais à notre époque, notre champ d’inspiration s’est étendu. Nous évoluons de plus en plus vite. Ces interludes sont un peu le carnet d’impression d’une pensée qui évolue intellectuellement.

Presque tout l’art de notre époque est matérialiste; une oeuvre n’est plus qu’une valeur boursière inhumaine et pessimiste, désespérée et noire. Je ne le suis pas en tant que chrétien croyant. Cela n’est pas contradictoire avec mon amour pour la science J ‘aimerais avoir une carte du ciel comme sous-main. Celle des astronomes et non des astrologues!

 Où situez-vous la musique entre la quête du chercheur et celle de l’humaniste ?

 Dans le subconscient, l’intuition. Mes premières expériences musicales, c’était la tête dans l’ouïe et l’ouïe dans la tête. Je ne savais pas encore jouer du piano sinon d’instinct. J’ai commencé la musique assez tard. Pendant que je travaillais le piano j’ai obtenu un Prix de Fugue. J’en savais assez pour accompagner quelques solistes, à la Chapelle musicale Reine Elisabeth ou j’étais étudiant. Les solistes qui font des intégrales de Beethoven ou de Brahms et les chefs qui font les intégrales des symphonies de X portent des visières pendant trois ans. C’est une vraie carapace. On doit s’avancer sans carapace et avoir l’esprit un plus ouvert et aventureux comme «  MUSIQUE NOUVELLE » …

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Objet : Rép : Autoportrait

De : paul.baudouin.michel@skynet.be

Date : 14 août 2016 18:30:36 GMT+02:00

À : elm@rtbf.be

Répondre à : paul.baudouin.michel@skynet.be

 

Le 28/10 .-12 à 10:53, Hélène MICHEL a écrit :

AUTOPORTRAIT

          Citation Debussy : N’écoutez les conseils de personne, sinon le bruit du vent qui passe et nous raconte l’histoire du monde. » (+ Indicatif)

          Je m’appelle PBM

          Le rythme (disque :  walkyrie)

          Désannonce + Rythme + citation Bulow + spermatozoïde

          Premiers pas dans la musique

          Œuvre de jeunesse : sonatine (disque : final : ‘4’43’’)

          Œuvre ouverte : libration (disque)

          Désannonce + Les personnes qui ont compté dans ton parcours musical (re-citer Debussy) (Boulez, Darmastradt)

          Annonce sérénade concertante (disque) + parler du concours musical Reine Elisabeth

          Désannonce sérénade + parler évolution vers le sérialisme – multisérialisme, ….

          Parler de l’oreille fertile – textes

          Musiques Nouvelles : Terzarima (2010)

          Littérature : les écrivains qui t’ont inspiré (Jules Supervielle, François Rabelais, Pierre Teilhard de Chardin, Lao-Tseu, Pierre Della Faille)   mais tes livrets d’opéras tu les as écrits toi –même.

          Les dernières œuvres : ondes fractales, nocturnes cellulaire 

           

          1997 : Elu membre de l’Académie Royale des Arts et de Sciences de Belgique

          Quel est l’instrument le plus original utilisé dans ses œuvres ?

          Combien d’opus as-tu composé ?

          Comment imagines-tu la musique de demain

          Quels conseils donnerais-tu aux compositeurs d’aujourd’hui.

          Tu as enseigné pendant plusieurs décennies. (composition au conservatoire de Mons, harmonie,  analyse musicale à la  Chapelle Musicale Reine Elisabeth,  histoire de la musique …+ signaler aussi qu’en 1963, tu es devenu directeur de   l’Académie de Musique de Woluwe-Saint-Lambert.) Quelles sont les qualités essentielles que doit avoir un enseignant ?

          Si Paul Baudouin MICHEL, n’avait pas choisi la carrière de compositeur, qu’aurait-il fait ? ou qu’aurait-il rêvé de faire ?

          Nous vivons une époque où les compositeurs ne se limitent pas à s’exprimer à travers leur œuvre, ils prennent aussi volontiers la parole. Cela aide-t-il à une meilleure compréhension de l’œuvre ?

          Qu’est-ce qui nourri ton inspiration ?

          Les préoccupations philosophiques et humanistes sont très présentes également dans certaines œuvres …..

           

          Qu’est-ce que la beauté en musique

          5 œuvres au choix à commenter !!!

          on termine avec quelle musique ?

 

 

Avec beaucoup de retard (28/10/12) et de distractions, de la négligence et ce n’est pas de la bouderie ! voici quelques réponse à tes questions pour Autoportrait. Peut-être n’est-ce pas assez développé. Quelle serait la durée totale de cette émission? S c’est trop tard, à verser dans les archives de Radio 3 comme double ou nouvelle version. 

PapaBM

– citation Debussy : il parlait surtout pour lui-même. Le vent (pas le, bruit mais le souffle) peut être néfaste en se fâchant. 

– PBM : lorsque mon père dcd en 1936 apprit que le Prince Baudouin était né le même jour que ton père, il accola à mon 1er prénom ce second prénom mais il oublia le trait d’union.

– Indicatif? Le thème de « Variations concentriques » Op. 29 pour piano (Attention il se trouve au CENTRE de l’œuvre)

– Le rythme: voir ma présentation duTRYCOR de Messiaen présenté à l’Académie Royale de Belgique. Walkyrie ? Chevauchée je suppose. évoque pour moi une bielle de locomotive en mouvement.

– Désannonce? au commencement était le rythme certes. D’après le Prof Goldbeter dès que le spermatozoïde dont la tête est enduite d’une substance qui s’appelle l’oscilline touche et pénètre l’ovule, il déclenche une oscillation, un rythme. Nous sommes pétris de rythmes: Cardiaque, respiratoire,circadien, Alpha etc

– PREMIERS PAS J’entends encore le son de la clarinette de mon père. Chorale paroissiale à Mons avec chant grégorien et son de l’orgue. Cours de solfège durant la guerre. Révélation de « La Bohème » en film en 1945. Révélation de la Vè SY du grand B en 1946.

– Oeuvre de jeunesse; une « Sonatine » pour clarinette justement. Durée réelle :10′ Une autre: « Le Retour du Prisonnier » Op. 3, cantate qui rata le Prix de Rome pour des raisons linguistiques évidemment.

– œuvre ouverte: Qui change de forme à chaque exécution : « Libration » (balancement de la lune sur son axe ce qui permet d’en voir 60% de sa surface. Dédié à ta mère Françoise WEL pianiste qui la joua maintes fois. Ne pas confondre avec l’aléatoire bien que l' »opera aperta » y conduise hélas.

– Les personnes qui… personne mais les œuvres ( Beethoven, « Préludes de Debussy » qui ne préludent à rien, notamment « Brouillard » où c’est la tonalité qui est brouillée. « Wozzeck »  A Darmstadt, j’ai surtout appris ce qu’il ne fallait pas faire (série généralisée; idem pour un autre PB.)

– « Sérénade concertante » p. violon : primé pour la Seconde éliminatoire du CMIREB en 1967. J’ai entendu un membre du jury siffloter (faux) le thème éminemment rythmique du Scherzo. Oistrakh aurait dit: c’est un fameux virtuose du violon ce compositeur alors que je n’ai pris qu’une seule leçon de violon dans ma vie. C’est simplement une question de métier, de connaissance technique.

« Oreille fertile » pour grand Orchestre avec texte analytique. Il faut bien puisque nous devenons tous sourds à cause du MP3 de la TV et de la decibellisation forcenée. La vue à même remplacé l’audition.

–Terza Rima malgré mon évolution, toujours intéressé par la manière avec laquelle la musique se déroule dans le temps grâce à sa phraséologie:la Tierce Rime est un procédé utilisé par Dante dans la Divina Comédia dont les rimes se succèdent ainsi :A-B-A-B-C-B-D-B-D …ce qui sauvegarde la répétition qui selon Schœnberg est un garant d’intelligibilité contrairement à ce qu’ont raconté ses disciples. Dans certains textes bibliques, on utilise la Bilattérisation une fois pour le cerveau droit, une fois pour le gauche. Ah oui? Tiens donc!

– Instinctivement, j’ai choisi des écrivains humanistes alors que la personne humaine a pratiquement disparu dans l’art : nouveau roman, art abstrait mise en scène d’opéra. J’ai fait exactement le contraire dans mes 4 opéras, « Jeanne de Castille dite la Folle » est considéré comme victime de la raison d’état politique et … des hommes. « Orphée Abymé » qui a reçu un prix est satirique avec sa mise en abyme et un critique m’a comparé à Woody Allen. « A la poursuite du Stradi » est un polar. et « Le Robinson Crusoé du Disque dur » une protestation bouffe contre le remplacement de la Personne humaine par l’ordinateur.

  – « Nocturne cellulaire » pour piano n’est pas récent : commencé pour l’essentiel… en 1952 et perfectionné ou achevé en 2010, il  s’inspire non pas des cellules biologiques mais d’un film de Cayatte dans une cellule de prison au clair de lune; il fait partie d’un cycle de « 16 Interludes poétiques » Op.196 dont  » fait aussi partie « Onde fractale » dans quoi, un bloc de 3 sons semble tourner autour d’un moto perpetuo montant de 12 sons

– 1997  L’Académie Royale de Belgique : Une ignorance crasse de la musique; … des arts dont le mot « Beau » a été retiré. On n’y discute plus que sur des pets d’abeilles. Je ne suis jamais parvenu à convaincre mes collègues des arts de l’Espace que la musique est l’art du Temps par excellence.

– L’instrument le plus original  que j’ai utilisé ? Le tuyau chenille qui dans la maçonnerie sert à gainer les fils électriques et que l’on fait tournoyer pour obtenir quelques sons harmoniques. J’étais tout fier d’avoir trouvé quelque chose de nouveau et lorsque je suis arrivé à Darmstadt, cette année-là, le 1er instrument que j’ai entrevu était justement ce tuyau-chenillle utilisé par Kagel qui en a fait bien d’autres.

– La musique de demain? Tout peut arriver et son contraire par la folie imaginative  des travailleurs du son. Pour le moment la musique dans son ensemble est entièrement soumise aux lois du marché, à l’économique. Voir les écrits d’Attali. Ah tu as vendu un milliard d’albums ou CD, alors et par conséquent tu es un génie dont les sous-vêtements sont exposés dans des musées.

– Nombre d’Opus? Je ne sais puisque depuis mai 68, la notion d’œuvre est remise en question. D’après mon site sur Google,il y aurait un petit dernier Op. 209. 

– l’enseignement m’a toujours passionné mais pour enseigner le latin à John, il faut surtout d’abord connaître John (un peu le latin aussi quand même) Je m’y suis pris différemment pour X que pour Y

– Des conseils à donner aux jeunes compositeurs? Voir plus haut, Debussy. En ce qui concerne les jeunes compositeurs Belge? D’abord éviter de faire de la politique quel qu’elle soit de droite, de gauche ou d’extrême centre. S’ils ont du talent et de la volonté et du cran, quitter la Belgique le plus tôt possible ou se réserver un pied-à-terre musical solide à l’étranger.

– Choisir autre chose? Je me demande bien quoi? Bibliothécaire peut-être ou écrivain (j’ai quand même écrit 3 romans) ou docteur en théologie?

– En effet certains compositeurs se sont même fait connaître par des articles plus ou moins tonitruants alors que selon Adorno, « ils manquent de dispositions pour la pensée discursive« . Ben, voyons ! Ils oublient ce terrible mot de Goethe: « Artiste, ne parle pas mais CRéE ! » 

– La beauté en musique?  voir ci-avant. Ecoutez donc les bizarreries de Beethoven telles que le début de l’ouverture de Coriolan. Mais qu’est-ce donc que cela?

– 5 œuvres à commenter : mes 4 opéras la 5ème au choix de l’interviewer. On termine avec quelle musique? Un enregistrement qui traînerait dans ce studio.

PBM

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 LA SYNOPSIE CHEZ OLIVIER MESSIAEN

 Dans son “ Traité du Saint-Esprit”, Basile de Césarée, philosophe grec chrétien du IVè siècle envisage deux types de termes :

les termes absolus, par ex.

cheval                                                                                                                                                                                     homme                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    bœuf

dont le signifié ne renvoie qu’au mot lui-même.

les termes relatifs, par ex.

Fils                                                                                                                                                                                              Esclave                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                      Ami

dont le signifié renvoie nécessairement et successivement à la notion de Père, Maître, autre Ami (e) ou ennemi.

Ces derniers qui ne nous disent rien du sujet lui-même sont des termes corrélés ou interdépendants. On peut considérer Basile de Césarée comme précurseur de Ferdinand de Saussure qui ne dit pas autre chose dans son “Cours de Linguistique générale”, une des sources du structuralisme.

Il en est de même en musique.

Tous les musiciens savent très bien disait André Souris ( mais ont aussi tendance à l’oublier ajouterai-je ) qu’un son, un accord, un complexe sonore quelconque voire une simple fréquence n’ont aucune signification musicale pris en eux-mêmes ( terme absolu ) et enlevé de tout contexte dont ils sont pourtant un chaînon. Ils ne prennent leur signification que reliés dans le temps ( la musique est l’art du temps ! ) avec d’autres fréquences, sons, accords, motifs. Ils deviennent alors relatifs l’un par rapport à l’autre en gros comme dans le détail; d’autant plus que notre perception est globalisante, la gestaltpsychologie nous l’a suffisamment répété. L’important n’est donc pas les notes ou les harmonies ( une note, un son est déjà un accord si l’on tient compte de son spectre c’est-à-dire des sons harmoniques qui se superposent à la fréquence fondamentale ) mais bien les relations souvent multiples entre ces particules sonores élémentaires. L’une de ces relations, la plus simple, la plus directe est l’Intervalle qui sépare ( et réunit) ces deux notes tel une entretoise. Ce que l’auditeur perçoit vraiment en gros – Il entend les sons mais perçoit les intervalles – n’est pas une ou des quantités fréquentielles mesurables mais un rapport formalisable entre deux sons ou davantage dont la perception est logarithmique nous a déjà assuré Ernest Ansermet dans son livre ” Les fondements de la musique dans la conscience humaine “ ( un ouvrage de 900 pages). Notons que dans un tableau les couleurs réagissent aussi les unes sur les autres dans notre perception tout au moins puisque celle-ci est globalisante selon la gestalt-psychologie.

Rappelons aussi que en soi un son , un coup de tonnerre dans un désert n’existe pas tant qu’il n’y a pas un sujet pour l’entendre.Sans tomber pour autant dans le solipsisme, rappelons que l’objet sonore existant n’est qu’un phénomène acoustique de compression et de dépression ou de trouble aléatoire des molécules de l’ air qui constituent en même temps le support de ces modifications. Ces dernières pénètrent dans le conduit auditif, font vibrer le tympan, les osselets les cellules de la cochlée et tant qu’elles n’ont pas atteint certaines partie de cerveau ou elles sont transformées électriquement, il n’y pas de son lequel ne serait donc finalement qu’une sensation consciente. ( voir remarques adventices ) Cette remarque préliminaire est importante pour introduire le sujet qui nous occupe, la synopsie étant un cas particulier de la synesthésie.

La COULEUR sonore que les musicien appellent le timbre d’un instrument est-il justifié ou simplement métaphorique ?

C’est ce que nous allons étudier dans le T R Y C O , Traité de Rythme, de couleur et d’ Ornithologie en 7 tomes du plus grand compositeur français contemporain Olivier Messiaen décédé en 1992. Il s’agit de 2200 pages musicalement très techniques que le compositeur, organiste ( l’orgue est un producteur de timbres ! ) et professeur d’analyse musicale et de composition a mis plus de quarante ans à écrire, j’allais dire à composer. Pourtant, ce n’est nullement un travail universitaire ou quelque savante thèse de doctorat. Je dirai même qu’il est mal construit et truffé de digressions. De plus, il est inachevé, du moins pour certains chapitres ( des ouvrages de cet ampleur sont toujours inachevés parce qu’ inachevables1 .) Mais il faut le prendre comme il est .

Afin de mettre un peu d’ordre dans ce TRYCO assez touffu, il suffit de connaître les sources d’inspiration du compositeur, qui sont quintuples.

1. LA COULEUR

Il parle d’harmonie-couleur, voilà qui est paradoxal.

2. LA MÉTRIQUE GRECQUE                                                                                                                                                qu’il va pousser jusqu’à ses ultimes conséquences.

3.LARYTHMIQUEHINDOUE.                                                                                                                                                                                  qu’il va adapter sinon adopter.

4. CHANTS OU CRIS D’OISEAUX aux quels il consacre le tome V en entier plus de nombreuses allusions dans d’autres tomes.

5. LE CHANT GRÉGORIEN ou PLAIN-CHANT                                                                                                                qu’il réétudie professionnellement et duquel est issue toute la musique savante occidentale par transformations et évolutions successives.

On se bornera donc à mettre la loupe sur le point 1. et l’on … survolera le point 5.

1. LA COULEUR

Olivier Messiaen parle d’un ami peintre Blanc – Gatti affligé d’une surdité un peu particulière. À l’audition de sons, il percevait des couleurs. Une telle anomalie s’appelle synesthésie ou plus exactement “ synopsie “ causée par une anastomose, abouchement ou filet de communication entre deux nerfs qui provoque une sensation de vision des sons. Cette sensation est parfois produite par l’usage de la drogue, notamment la mescaline chez certains sujets. Est-ce cet usage qui a inspiré à Baudelaire le célèbre sonnet des correspondances, et à Rimbaud le sonnet des voyelles ? Quant à Berlioz qui fut un moment étudiant en médecine et connaissait ( dans quelle mesure ? ) la chimie mais certainement les écrits de Thomas De Quincey sur l’opium il devait posséder une certaine vision des sons. Messiaen lui-même semble avoir été naturellement atteint partiellement de cette synopsie en conservant bien entendu son audition intérieure précise et raffinée.

À propos de son œuvre ” Chronochromie ” ( couleurs du Temps ! ) pour grand orchestre avec une abondante percussion, il dit ceci :

Tel ensemble d’accords est rouge taché de bleu, tel autre est blanc orné d’orange, ourlé d’or. Tel autre usera du vert, de l’orangé,de violet ( … )il y a aussi des couleurs dégradées vers le blanc “ rabattues “( ? ) par le noir.”

Pour “ Couleurs de la Cité céleste “, pour piano solo, 3 clarinettes, 3 xylophones, cuivres et percussion, il parle d’ “ accords tournants “ :

sardoine rouge taché de bleu

– orangé, or, blanc laiteux

– émeraude verte, améthyste violette, …

– rosace de cathédrale aux couleurs flamboyantes et invisibles …

L’Apocalypse de Jean dont il s’inspire n’est pas une épopée catastrophique mais aussi un écrit poétique, beau, majestueux avec des paysages eschatologiquement joyeux. Qu’on se rappelle les soubassements des murailles et les portes de la Cité céleste serties de pierres précieuses évoquées ici dans la cinquième partie de l’œuvre. Paysages dits “dantesques “ ? Dante a aussi écrit le Paradiso. Tels sont les clichés journalistiques.

En 1961, au cours de Darmstadt sur le Rythme auquel j’ai assisté, il nous a décrit les visions colorées des aurores boréales dont on peut être témoin dans les régions septentrionales et qu’il croyait avoir entrevu en Silésie où il était prisonnier de guerre. C’est d’ailleurs là qu’il a composé le “ Quatuor pour la fin du Temps “ .

Ainsi donc, il va se montrer sinon descriptif au moins évocateur dans sa musique même si l’on peut tenir compte de ces couleurs purement subjectives que comme des symboles ou des allégories. En cela, il ne fait que poursuivre en la développant une voie déjà tracée dans la musique française par Janequin ( XVIè siècle ), Couperin ( XVIIè ) Berlioz ( XIXè ) sans oublier Ravel et Debussy.

4. Les Chants d’oiseaux

À l’occasion de voyages, de concerts, de conférences, de cours de vacances, le compositeur se ménage quelques journées de liberté pour étudier la gent aviaire dans toutes les régions du monde et grâce à la sélectivité infaillible de son oreille note à la volée des chants ou cris d’oiseaux avec la plus grande précision possible. Par la suite son épouse la pianiste Yvonne Loriod l’a obligé de les enregistrer sur magnétophone pour mieux les noter et les analyser chez lui à l’abri des intempéries.

À propos de “ Chronochromie “ encore, le nombre d’oiseaux utilisés plutôt qu’évoqués, récupérés plutôt que décrits, remarquons-le au passage, est considérable : Kitibaki ou gobe-mouche japonais, Uguischi ou Bouscarle du Japon, la Rousserolle confiée à la clarinette, la fauvette à tête noire aux flûtes, le troglodyte au glockenspiel, la sitelle au xylophone, l’ hypolaïcicterine au basson, la grive musicienne qui se caractérise par de courtes strophes fortement rythmées répétées trois fois “ comme une incantation “ ajoute le compositeur, l’oropendola de Montezuma confié au violon solo, le merle noir, la fauvette des jardins, les loriot, chardonneret, pinson, rossignol, linotte, se disputent la priorité dans un enchevêtrement de lignes mélodiques brisées très complexe qui serait insupportable de saturation si un soliste ne jaillissait pas pour offrir à l’auditeur un jalon-repère à l’heure précise de son apparition dans le temps réel.

Une autre œuvre intitulée “ Les oiseaux exotiques” pour piano concertant et petit orchestre rassemble entre autres, le tangara, l’alouette oreillarde, le merle de swaison, la troupiale des vergers, le cardinal rouge de Virginie, le tout enrobé de canons rythmiques s’inspirant des rythmes grecs avec ou sans interversions symétriques et je ne parlerai pas de son “ Catalogue d’oiseaux “ pour piano, œuvre colossale en 13 parties d’une durée de 2 heures 45’ avec 77 oiseaux différents.

On se récriera peut-être en s’avouant incapable de reconnaître tel ou tel oiseau, tel ou tel canon rythmique rétrograde. Une telle exclamation soulève le problème de la perception et finalement de la compréhension tout en relevant de la psychoacoustique. Peut-être un jour après quelques siècles d’évolution à la fois éducative et physiologique … encore que je n’y crois guère. De fait, tous ces événements sonores existent comme la moindre ogive dans le coin le plus caché d’une cathédrale gothique avec cet avantage que nous les entendons vraiment mais que nous ne les percevons que d’une façon infraliminale. Explication qui n’est pas entièrement satisfaisante. Répétons aussi que Messiaen ne cherche pas à évoquer ou à décrire les chants d’oiseaux mais qu’il les utilise.

Encore quelques remarques a propos de cette utilisation qui a irrité plus d’un critique2

1° Les chants d’oiseaux de par leurs répétitions fonctionnent comme des litanies. Il y a donc là comme une forme musico-liturgique en puissance. Invocation plutôt qu’évocation.

2° Beaucoup de présentations d’oiseaux prétendent aussi suggérer l’environnement de ces derniers dans le temps par une sorte de peinture impressionniste des paysages illuminés par l’éclat du jour en perpétuel crescendo et decrescendo. Dans “Le Choucard des Alpes“, nous dit l’auteur, il suit pas à pas, minute par minute la marche vivante des heures du jour et de la nuit. La “ Rousserole effarvatte “ commence à 3 heures du matin et se termine à 3 heures du matin avec des zones de chant, de silence, de parfums, d’ombre, de lumières naissantes. Hélas, l’environnement d’une salle de concert n’a rien de commun avec l’environnement naturel dans lequel tintent les clochettes du petit chardonneret à 5 heures du matin. Vous avez dit “ Le Réveil des oiseaux “ pour piano solo et orchestre ?

3° Messiaen ne veut nullement imiter ou reproduire à la perfection les oiseaux ( et avec quelle “justesse” ? ) ce serait impossible ( à moins de collages simplement enregistrés ) C’est un simple point de départ à partir duquel le musicien travaille. Béla Bartók avait noté avec le plus de précision possible d’après des enregistrements les chansons paysannes d’Europe Centrale. Il les stylise ensuite, les varie même, les transforme comme un Picasso s’empare d’un guidon de vélo de course et le métamorphose en tête de taureau avec cette différence peut-être que chez Messiaen, les chants, cris, sifflements, piaillements, croassements, hululements, zinzinulements existent déjà dans sa tête. Il parle même de son “ style oiseau “ ( sorte de génotype sonore ) qui le met à l’écoute de ces derniers. Enfin, pour parodier Pascal, “Tu ne me chercherais pas , moi, oiseau, si tu ne m’avais déjà trouvé”.

Y a-t-il un rapport entre la couleur sonore et l’acoustique ? Certainement mais je crains qu’il y ait dans cette façon de s’exprimer une métaphorisation parfois excessive. On parlera du timbre clair et agressif ( ? ) du hautbois ( “vert” selon Baudelaire ) et du violon qui possèdent un dosages d’harmoniques ( ou partiels ) rapprochés en paquets et réputés dissonants et en tout cas non tempérés. On parlera du timbre fluide de la clarinette dont les harmoniques sont dosées différemment (harmoniques impairs dominants,) etc. On parlera aussi d’orchestration brillante et colorée de “L’oiseau de feu” ou de l’incandescence du “ Sacre “ de Strawinsky. Ce rapport est en grande partie métaphorique comme lorsque on parle du rythme dans les arts plastiques ( Cf “La Correspondance des arts “ de Etienne Souriau ) Alexandre Scriabine avait prévu un clavier de couleurs lumineuses dans “Prométhée” sans résultats probants. Cette idée est actuellement reprise dans la chanson Rock et informatisée avec débauche de laser avec prise de drogue et les effets psychopathologique que l’on connaît (prévu par Huxley !).

On parle aussi en musique de “ Klangfarbenmelodie” ( mélodie de couleur de timbre. Voir ( ! ) la pièce de Schoenberg intitulée “Farben “ extraite de Orchesterstücke Op 16 ) qui date de 1912. Une seule note passe d’un instrument à l’autre ou chaque note ou motif d’une mélodie est joué par un ou des instruments différents.

On parle aussi de chromatisme ( utilisation de demi ton et même d’ultrachromatisme ( utilisation de microtons )

Les musiciens prétendent aussi qu’une fréquence sinusoïdale pure ( sans harmonique ) produite par un générateur n’a pas de couleur et se présente comme un fil tendu sans personnalité timbrique et réputée “ non musical “. C’est vrai qu’il faut encore en faire quelque chose quand ce ne serait que la modulation de fréquence en vibrato . Certains compositeurs comme Stockhausen en ont usé dans les années cinquante en les traitant en paquets de six selon des intervalles calculés mathématiquement dans “Étude N°2 “ Nous étions à l’époque du structuralisme. Le résultat pour notre oreille-cerveau est … une grisaille.La partition aussi purement graphique est dessinée en gris. Mais le gris est-il une couleur ? Par contre lorsqu’on peut produire toutes les fréquences possibles simultanément on parlera du bruit blanc qui pour notre oreille ressemble à un jet de vapeur ou à un bruit de chute d’eau que l’on peut filtrer pour obtenir un “pink noise“ . Nous voilà en plein délire verbal.

L’auteur de ces lignes qui est compositeur et professeur d’analyse musicale avoue qu’il n’a pas jusqu’à présent d’ audition colorée. Pourtant comme tous ses collègues il est sensible à la justesse, au timbres sonores, aux combinaisons de timbres instrumentaux qui ne se mélangent pas, mais forment un tout, aux manières d’attaquer les sons ( un son instrumental enregistré privé de son attaque par ablation d’un fragment de bande magnétique ne se reconnaît plus durant deux secondes ), de le prolonger, de l’éteindre avec éventuellement# la couleur spéciales des sons multiphoniques. On parlera aussi d’enveloppe sonore qui est l’étude du comportement du son dans trois dimensions ( intensité et timbre éventuellement filtré dans le temps).

Certains musiciens sont plutôt sensibles à une forme vaguement géométrique suggéré par un intervalle mélodique ou harmonique. Rappelons qu’un intervalle est un rapport mathématique entre deux fréquences.

La Quinte juste : un triangle vaguement équilatéral posé sur sa base.

La quarte juste ( renversement de la quinte ) : Le même triangle posé sur une pointe.

La sixte majeure ou mineure : un ovale ou une ellipse

La septième majeure : un triangle isocèle très effilé

La septième mineure: idem avec pointe arrondie.

Les tierces : petites circonférences ou anneau. Il est à noter que dans la Tétralogie, le leitmotiv du Ring est fait de tierces successives qui s’enchaînent en tierces comme un collier d’anneaux … Mais de couleurs, point.

Quant au fameux “Triton” ou quarte augmentée ? Il fut qualifié jadis de “ diabolus in musica “. Diabolos en grec signifie “celui qui divise” La quarte augmentée ne divise-t-il pas en effet l’octave ( consonance parfaite avec le rapport simple de 1 à 2 ) en deux partie égales ce qui est mathématiquement faux si l’on tient compte de la division logarithmique.

Remarques adventices

– Renversons la question. Au lieu d’audition colorée, y a-t-il aussi vision sonore? Antonin Artaud dans” Le théâtre et son double” semble l’envisager à propos du tableau d’un Primitif, Les filles de Loth de Lucas van den Leyden exposé au Louvre ” Il se passe là quelque chose de grand et l’oreille, dirait-on en est émue en même temps que l’œil.”; Pour lui, le vrai théâtre s’exprimerait même au delà des mots, de la vision, de l’audition dans une sensation totalement unifiée qui relèverait quasiment du surnaturel. Entrevision d’un poète drogué au Mexique ? La citation est d’ailleurs extraite d’un texte intitulé “ La mise en scène et la métaphysique ” La Gesamtkunstwerk wagnérienne sera-t-elle une tentative dans cette voie ?

– Élargissons aussi la question. Y aurait-il des auditeurs qui sentiraient des parfums ou des caresses tactiles ou subiraient des troubles gustatifs voire digestifs à l’audition de certaines musique ? K-J Huysmans semble l’évoquer dans “A rebours”. Le célèbre des Essseintes joue avec les sensations dites décadentes mais en devient névrosé. “ C’est à vomir” dit l’un pour exprimer son dégoût de telle musique. Est-ce une simple métaphore? Tel concerto de Tchaikowsky “sent mauvais” disait Antoine Rubinstein. Sensation psychosomatique ou même jalousie inconsciente peut-être. L’audition de la voix chantée peut rendre amoureux ou en tout cas fasciné. Peut-être faut-il être ivre de “soma”. Dans “Le Tour du monde d’un sceptique “ ( Rhapsodie de Los Angeles ) Aldous Huxley décrit ainsi la musique d’un film hollywoodien : “…océan de sirop mélodique; notre esprit fut emporté sur les ondulations poisseuses…” (cité par JL Cupers dans “Aldous Huxley et la musique” P.244.) Tout un travail reste à faire à ce niveau de recherche.

– Chez les non-musiciens, la perception de la mélodie aurait lieu dans l’hémisphère droit du cerveau tandis que chez les musiciens, elle se déroulerait de manière analytique dans l’hémisphère gauche qui analyse la composition des intervalles, justement. Les techniques d’imagerie fonctionnelle dont la tomographie à émission de positons et la résonance magnétique ont largement contribué à une meilleur compréhension des fonctions musicales du cerveau. Voir “Neurologie et musiquela perception musicale et le cerveau des musiciens – dans “European Journal of Neurology 2002, 9: 449-456 . Cette étude est signée par le docteur Erik Baeck chef de service de Neurologie du “Algemeen Centrumziekenhuis”, Antwerpen, campus Stuivenberg, chef d’orchestre à ses heures, également auteur d’une étude sur la mystérieuse pathologie cérébrale de Maurice RAVEL dont la tête pourtant peu avant sa mort bouillonnait encore de musique toute faite. Il n’avait plus qu’à l’écrire. Hélas il était atteint entre autre d’apraxie.

                                                                                        Paul-Baudouin MICHEL

La partie de cet article concernant le Traité de Rythme, de Couleur et d’Ornithologie d’Olivier Messiaen en 7 tomes ( édition Leduc, Paris ) s’inspire largement d’une communication faite par l’auteur à l’Académie Royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique le 1 juin 2005. Pour en obtenir un tiré à part, tel au 02/7715930.

Afin que cet écrit ne soit pas purement académique, le lecteur est invité – cela va de soi – à se procurer un enregistrement des œuvres citées ou à assister à une audition pour faire sur lui-même les observations d’éventuelles auditions colorées ou autres.

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