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Note sur le concours du Prix de Rome 1959

Quatre candidats ont été admis à ce concours après une épreuve en loge qui comportait une Fugue et un motet pour solo chœur et orchestre à composer en 3 jours.

 

1. Mme Jacqueline FONTEYNE d’origine flamande déjà titulaire d’une mention.

  1. M. Jacques LEDUC, bruxellois (1er concours)
  2. M. Paul-Baudouin MICHEL Francophone Wallon(1er concours)
  3. Mme Nini BULTERYS Flamande de Temse (1er concours)

Cette dernière a avoué n’être pas préparée et n’avoir composé lors de ses travaux préparatoires qu’un seul motet et qu’une demi-cantate et a même prévu qu’elle n’obtiendrait rien.

Le jury était composé de compositeurs flamands et Wallons( dont Léon Jongen et René Defossez)

Mme Fonteyne a obtenu un second Prix

Mr Leduc une mention

Il était impensable de buser une compositrice flamande; ainsi donc pour rétablir l’équilibre, il fallait aussi buser un compositeur francophone.

Par ailleurs après l’audition en réduction pour deux pianos en novembre 59, Le jury a vu les candidats diriger leur cantate; alors que l’anonymat était requis dans la salle du conservatoire Royal de Bruxelles non encore divisé à cette époque.

Quelques jours après le concours, l’un des candidats (PB Michel) a poliment écrit à plusieurs membres du jury pour une critique objective( on peut souvent avoir besoin d’un conseil d’un aîné) certains n’ont pas répondu mais l’un d’eux Mr De Middeleer directeur de l’Académie de Tienen (un néerlandophone) se sentant offensé a répondu par un lettre furibonde .

Les Partitions complètes se trouvent à bibliothèque CR de Bruxelles.

Le secrétaire du concours et du jury était un fonctionnaire du ministère Monsieur Rombaut, 5è étage, Bloc Belliard rue de la Loi à Bruxelles devenu par la suite directeur ou secrétaire de l’Académie supérieure de La Cambre) et délégué de Mme Sara HUYSMANS , Conseiller-chef de service.

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On a encore oublié la Musique !                                                                                       « Votre tympan doit respirer »(P. Daninos)

Voici ce que l’on peut lire au début d’un roman intitulé « Diabolus in musica »1 (Page 2) qui reçut le Prix Médicis 2.000 :

« Sur le piano trônait un métronome qui battait la mesure » (sic).

Comme bourde littéraire on ne peut trouver mieux et davantage en ce début de siècle Rappelons qu’un métronome indique seulement un tempo (nombre de tactus à la minute). Comment ferait-il pour une mesure asymétrique? Depuis longtemps, existent aussi des métronomes électriques sans balancier qui fonctionnent avec leur « toc » sonore et signal lumineux.

Dans « La 3è Vague » d’Avlin Toffler (de 500 pages), nous apprenons que la grande usine de Willow Run près de Détroit est issue de l’industrialisme de la 2è Vague à quoi nous devons dans un bric à brac hilarant à la page 23 « le cubisme, les pilules vitaminées, l’urne électorale, le bombardier, le frigidaire et la musique polyphonique » ! Ouf, la musique n’a pas été oubliée…

C’est là un langage quotidien que se permettent les gurus du jours, les gens de lettres qui se disent mélomanes par snobisme. Interrogés, les psychosociologues, nous apprennent que Chopin était un œdipien invétéré parce qu’il avait composé une berceuse et une seule barcarolle. On a oublié ses Polonaises et des Etudes assez fracassantes. Quant à nous, nous n’oublierons pas l’exclamation de Norbert Dufourcq, Prof au CNS de Paris : « Chopin? Mais c’est un lion! » Un canon sous des fleurs disait déjà Schumann. Quant à Strawinsky, selon André Michel (« la Psychanalyse et la musique » p. 41) Il en serait resté au stade anal(!) vu son intérêt pour les instruments à percussion malgré ses évolutions successives et contrastées. Non seulement l’audition à régressé comme se plaignait déjà Adorno et jusqu’à la surdité mais aussi la simple culture musicale chez les intellos de tout poil dont on n’en finirait pas de citer les bévues dues – pardonnons le – à la simple ignorance à cause d’une éducation ratée s’ajoutant aux multiples préjugés.

Encore une autre bourde, journalistique cette fois: à propos d’un festival de musique contemporaine on nous apprend solennellement qu’il nous plongera « au cœur de ce qui se fait de plus inventif et de plus actuel en matière de gammes et de notes »…

Levi-Strauss lui-même confond forme et genre2 Une confusion identique apparaît dans « La Culture générale pour les nuls » dont les pages 201/2 qui traitent de la musique au MA confondent harmonie et polyphonie. Tandis que « La Philosophie pour les nuls » nous révèle que Pythagore était musicologue (P. 29)…

Il n’est pas jusqu’à Nietzsche dont on oublie souvent le deuxième membre de phrase du titre de son ouvrage : «La naissance de la tragédie à partir de l’esprit de la Musique » (éd déf. 1874) mais qui oublia superbement que le chant choral moyenâgeux dédaignait ce que selon lui, celui-ci pouvait avoir de dionysiaque.

Hélas, ces oublis, ces confusions ou plutôt cette ignorance, se constatent aussi chez de simples historiens malgré leur érudition et leur culture hors du commun. On est vraiment consterné mais surtout attristé qu’une historienne de génie telle que Régine Pernoud qui, dans son merveilleux livre « Pour en finir avec le Moyen Age » a dénoncé l’ignorance crasse voire le mépris que l’on avait pour cette époque n’ait quasiment rien dit sur la Musique à part quelques vagues allusions au « Plain- chant » traité comme ornement et des notes de la gamme (?). Seul est cité Guy d’Arezzo, un moine copiste, sorte de graphiste de la notation musicale. Quant à cette invention suprême que fut la polyphonie vocale écrite succédant au chant Grégorien et qui fut l ‘événement musical le plus important de tous les temps, une victoire de l’intelligence musicale sur le simple cri animal poussé dans ses derniers retranchements avec ses développements multiples qui trouve peut-être son équivalent dans la multiplication des ogives, il n’en est question nulle part. Aucun nom de l’école de Notre Dame (Paris XIIè siècle) ni des écoles dites franco-flamandes ou bourguignonnes n’apparaît à l’index. Hucbald de Saint-Amand? Oublié. Quant aux riches contrepoints des Philippe de Vitry, de Machaut, Dufay, Binchois, on les ignore. Ockeghem le grand maître du XVè, auteur de multiples motets, messes et chansons brille autant par son absence que par son silence. Cependant son « Deo Gratias », un canon à 36 voix nous laisse encore « suspenderi naso »! (bouche bée). Un motif basé sur l’accord parfait adorné bourdonne dans une non pesanteur campenaire; une sorte de planation nous entoure à l’audition de cette contemplation communautaire au Divin. Et ces motets isorythmiques, ces gymels, ces canons renversables où à l’écrevisse… Il n’est pas davantage question du manuscrit du « Jeu de Robin et Marion » et autres miniatures où interviennent tant d’instruments et de chansons notées avec art. Allons, on n’était donc pas si bête au Moyen Age même en Musique.

Observons attentivement cette étonnante miniature dite « Ockeghem au lutrin » avec ses chantres (Bibliothèque Nationale, Paris). On remarque le moine chantre muni de lunettes lisant à distance en tapant sur son poignet droit avec son étui à lunettes pour marquer le tactus tandis que son collègue fait de même sur l’épaule du myope qui le précède, le nez collé sur le lutrin, frappe de celui-ci des deux mains. On observera aussi les plis que forment les vastes houppelandes à hauteur du genoux (les oratoires n’étaient pas chauffés) provoqués par les pieds dont le bout relevé souligne aussi la pulsation rythmique. Cette polyphonie ultracomplexe devenue musica misurata a évidemment évoluée par une mutation à la Renaissance avec des harmonies créatrices du nouveau langage: la tonalité. C’est à peine si à la fin du chapitre III, l’auteure « laisse ce sujet à des spécialistes » alors qu’elle ne sortirait certainement pas de son propre sujet en soulignant l’importance musicale. Il est clair que comme tous les sociopsycho philosophes français et autres intellos de notre temps l’auteure a été privée d’éducation musicale.

Bien que la Musique soit pétrie de répétitions plus ou moins variées qui forment la phraséologie « Intelligibility in music seems to be impossible without repetition » écrit Schœnberg , on peut s’étonner et même déplorer que dans l’immense ouvrage de 400 pages « Différence et répétition » de Gilles Deleuze, qu’il ne soit fait nulle mention de ce sujet dans l’univers musical. On ne peut que mentionner une timide allusion à la page 375 comme en passant: « chaque note( une note est un son noté) et ses techniques de répétitions imbriquées (lesquelles et comment?)… » Suit une phrase alambiquée qui aboutit « à la mort »(?) et plus loin : « la manière dont toutes les répétitions coexistent dans la musique moderne (laquelle?) ainsi l’approfondissement du leitmotiv3 dans le Wozzeck de Berg. ». Il est clair que dans cet exemple tout à fait hors de propos, le leitmotiv n’est pas une répétition mais un accompagnement mélodicorythmique parallèle, une mise en situation motivique, une ombre, à peine un écusson. Il ne décrit que très rarement, symbolise à peine et n’exprime que quand il est chanté. Et aussitôt, le philosophe passe à Warhol, à Butor, au cinéma qui est aussi un art du Temps. Il ne développe pas cette minuscule et maladroite remarque, ne la fait pas rebondir; peut-être son ignorance manifeste de la musique l’a rendu prudent. Il semble cependant par la suite avoir été effleuré par une intuition sous forme d’une prudente interrogation : « Toutes les répétitions, n’est-ce pas ce qui s’ordonne dans le temps? » Certes. Mais dans l’univers musical, c’est vraiment réfléchir dans l’abstrait alors qu’il vaut mieux interroger les œuvres concrètes dans leurs multiplicités tant ces méditations analytiques s’avèrent profondes et riches d’enseignement. En Musique, la pratique a toujours précédé la théorie.

Dans le tout premier n° de la Revue Planète qui prétendait en 1961 faire le point sur toute les manifestations intellectuelles, scientifiques, culturelles, littéraires et artistiques, on oublie encore la Musique.

Dans la « Phénoménologie de la Perception » de Merleau-Ponty,(530 pages), aucun ouvrage ou travail concernant la perception auditive n’est cité. A part une brève allusion à la synesthésie (p. 254) et une autre (p.14) selon laquelle « la force (l’intensité?) du son lui fait perdre de la hauteur sous certaines conditions » (lesquelles?) alors que selon l’acousticien Leipp, c’est l’inverse. Le son musical ne serait-il qu’une hallucination? Bien entendu, rien sur la perception du rythme.

Dans le Dictionnaires des cathédrales de France(Larousse), il n’est absolument pas question de la manière dont la musique polyphonique vocale pouvait résonner. Dans le « Guide de l’Architecture » de Bruce Allsopp, pétri de technique, le terme « Acoustique » n’apparaît pas à l’index. Il est vrai que c’est là une science physique que l’on confond trop souvent avec la musique. Sait-on, par exemple que la nouvelle église Notre Dame de Royan classée M.H. éparpille comme un semeur une réverbération de 8 à 10 secondes lorsqu’on joue à l’orgue un accord secco et fortissimo.4

Pierre Daninos lui-même qui représentait la fine fleur de l’Intelligentsia humoristique durant les 30 Glorieuses a ignoré la Musique comme thérapie possible alors qu’il était dans « Le 36ème dessous » de sa dépression morbide et cyclothymique après avoir tout essayé en vain jusques aux boules de cires dans les oreilles. – Au contraire, dit-il ( voir exergue)…

On pardonnera volontiers quelques naïvetés de Balzac (mais il faut se remettre dans l’esprit de l’époque) Il avoue cependant avec sincérité ne rien connaître à la musique. Dans « Massimilla Doni » très romancé qui ne traite que de l’opéra italien très à la mode à son époque, on ne découvre pas une seule bévue; il s’était renseigné auprès de certains compositeurs de romances tels que Jacques Strunz qui lui a analysé « Mose » de Rossini avec les tonalités Majeures et mineures ainsi que les modulations. 5On en remarquera aussi l’aspect satirique . Etude de la société snob de la Fenice à Venise avec ses loges-salon.

On a encore oublié la musique à Mons 2015. En effet d’une fenêtre d’un bâtiment universitaire une « installation » simulait une cascade de vrais livres contenant entre autres des romans dont Simenon et autres livres d’Histoire. Hélas il n’y avait pas de partitions musicales pour représenter l’effondrement de nos valeurs culturelles.

Dans le tout premier n° de la Revue Planète qui prétendait en 1961 faire le point sur toute les manifestations intellectuelles, scientifiques, culturelles, littéraires et artistiques, on oublie encore la Musique.

Dans la « Phénoménologie de la Perception » de Merleau-Ponty,(530 pages), aucun ouvrage ou travail concernant la perception auditive n’est cité. A part une brève allusion à la synesthésie (p. 254) et une autre (p.14) selon laquelle « la force (l’intensité?) du son lui fait perdre de la hauteur sous certaines conditions » (lesquelles?) alors que selon l’acousticien Leipp, c’est l’inverse. Le son musical ne serait-il qu’une hallucination? Bien entendu, rien sur la perception du rythme.

Dans le Dictionnaires des cathédrales de France(Larousse), il n’est absolument pas question de la manière dont la musique polyphonique vocale pouvait résonner. Dans le « Guide de l’Architecture » de Bruce Allsopp, pétri de technique, le terme « Acoustique » n’apparaît pas à l’index. Il est vrai que c’est là une science physique que l’on confond trop souvent avec la musique. Sait-on, par exemple que la nouvelle église Notre Dame de Royan classée M.H. éparpille comme un semeur une réverbération de 8 à 10 secondes lorsqu’on joue à l’orgue un accord secco et fortissimo.4

Pierre Daninos lui-même qui représentait la fine fleur de l’Intelligentsia humoristique durant les 30 Glorieuses a ignoré la Musique comme thérapie possible alors qu’il était dans « Le 36ème dessous » de sa dépression morbide et cyclothymique après avoir tout essayé en vain jusques aux boules de cires dans les oreilles. – Au contraire, dit-il ( voir exergue)…

On pardonnera volontiers quelques naïvetés de Balzac (mais il faut se remettre dans l’esprit de l’époque) Il avoue cependant avec sincérité ne rien connaître à la musique. Dans « Massimilla Doni » très romancé qui ne traite que de l’opéra italien très à la mode à son époque, on ne découvre pas une seule bévue; il s’était renseigné auprès de certains compositeurs de romances tels que Jacques Strunz qui lui a analysé « Mose » de Rossini avec les tonalités Majeures et mineures ainsi que les modulations. 5On en remarquera aussi l’aspect satirique . Etude de la société snob de la Fenice à Venise avec ses loges-salon.

On a encore oublié la musique à Mons 2015. En effet d’une fenêtre d’un bâtiment universitaire une « installation » simulait une cascade de vrais livres contenant entre autres des romans dont Simenon et autres livres d’Histoire. Hélas il n’y avait pas de partitions musicales pour représenter l’effondrement de nos valeurs culturelles.

 Cependant,

On n’a pas oublié la musique!

dans le domaine économique et politique. (interdiction du métier de chanteur et de musicien par le calife du Maghreb, rapport Jdanov: anti-musique-bourgeoise(?), interdiction nazie de jouer telle musique contemporaine, retraits actuels de subvention, (…Censuré… ) 70 ans de patrimoine musical B liquidé, suppression des cours de musique dans l’enseignement moyen, Danse (qui est aussi un art du Temps) expulsée du TRM, suppression des cours de flûte à bec en France etc.

Dans « Bruits » de Jacques Attali, il n’est aucunement question de la qualité des œuvres musicales qu’il ne cite d’ailleurs pas. Il en est de même dans l’excellent et très lucide article de Sébastien Van Bellegem du N°32 de « La Lettre des Académies » sur les rapports de l’Art avec l’argent malgré une part belle faite à l’Art musical. Avec comme exemple stratégique un certain « Duel » de Xénakis pour deux orchestres avec gains et pertes de points mais on ne les joue pas justement! autant de pertes pour les ayants droits…Nous en conclurons donc : « Ah! tu as vendu 950 millions d’albums, alors tu es un génie » Règne de la quantité hérissée de statistiques matérialistes et de % au ras des voûtes plantaires.

Dans « La Première Seconde » de l’ère de Planck, le sympathique et hypercompétent Hubert Reeves, tente de comparer la théorie des cordes (qui n’est qu’une hypothèse) à …une corde de violon ce qui relève de l’acoustique et même dans ce domaine la bévue veut que « si l’on pince une corde au milieu on obtient une fréquence deux fois plus élevée » Sachons qu’avant de la pincer ou de la frotter il faut raccourcir la dite corde vibrante de moitié en appuyant sur la corde et ensuite la pincer ou la frotter. Attention encore raccourcir une corde vibrante n’est pas la diviser en fuseau !

On a récemment vu dans les mass médias non seulement la destruction d’ œuvres antiques et de statues trimillénaires mais aussi d’instruments de musique. Je suggère à un peintre un presque nouveau sujet : « La Grosse Caisse en feu ». Surréalisme dalinomagrittien? Et que dites-vous de la « Contrebasse en flamme », et de la « Flûte à bec crachant le feu » (sans être enchantée) chers collègues peintres, que voilà un riche sujet 6 Ne l’oubliez pas, mais ne boutez pas pour autant le feu à vos installations…

Paul-Baudouin MICHEL 7

 

1Rappelons que ce fameux Diable musical est un simple intervalle de quarte augmentée d’un contenu de 3 tons entiers qui est censé diviser l’octave prise comme modulo en deux parties égales ce qui est faux acoustiquement parlant mais qui du point de vue phénoménologique donne une sensation d’incertitude voire d’absence de repère et qui sera comme la cellule cancéreuse chromatique qui viendra ronger la tonalité …

2Rappelons que la « forme » est déterminée par les éléments naturels et extrinsèques de la musique et le « genre » par les éventuels éléments extra musicaux.

3Ce terme n’est même pas de Wagner qui emploie le nom de « Grundthema »

4 Ne pas confondre réverbe avec écho qui est une itération.

5…qui exige de longues études sur la partition(…) avec un musicien consommé (…) me faire jouer et rejouer par un bon vieux musicien allemand ( lettres à Mme Hanska), toutefois il proclame préférer de loin Beethoven à son idole Rossini

6 Cela vaut mieux en tous cas que « la bibliothèque est en feu » de René Char

7 Compositeur, membre et lauréat de l’ARB et du CMIREB, Prof de composition au CR de Bruxelles et d’Analyse à la Chapelle RE

Paul-B. MICHEL

10 ans en 1940

(et même en 1914)

10 ans en 1940

(et même en 1914)

Le jeudi 9 mai 1940, comme nous revenions d’avoir effectué une petite visite chez ma grand mère, ma mère me dit; « je crois que nous sommes vraiment près de la Guerre ».

Nous passions par la rue de la Peine Perdue vers 7h et demie du soir à Mons. Le lendemain en effet on annonçait à la TSF l’envahissement du pays par une armée allemande ainsi que de la Hollande et du Luxembourg.

Mon père étant mort en 1936, nous habitions rue Antoine Clesse chez un vieil oncle veuf où ma mère faisait le ménage. À la TSF on entendait parfois les voix hurlantes de Mussolini et Hitler qui nous faisaient rigoler. Ma mère me disait : non, la Belgique ne restera pas neutre.

Quelques jours plus tard le 11 mai dans la soirée, des avions allemands bombardaient Mons avec des bombes incendiaires et nous nous réfugiâmes à la cave où les tas de charbon s’écroulaient sur eux-mêmes sous les chocs. C’était terrifiant.

Après un second bombardement le 14 mai (?) ou des bombardements dans les environs, mon oncle décida de partir pour Ghlin où habitaient sa fille et sa famille. Nous remplîmes plusieurs grosses valises et des sacs et à 9 heures du soir nous partîmes à pied.

En longeant le Parc, j’aperçu que le Bureau des Archives, ancien couvent de Visitandines brûlait. Des morceaux de fenêtre s’écroulaient. Je ne me souviens pas avoir vu des pompiers ou des sauveteurs quelconques. Plus tard, j’appris que d’autres rues avaient été touchées notamment le couvent des Ursulines, le square Ste Waudru, d’autres quartiers de Mons et une caserne

Nous hâtâmes le pas et arrivâmes donc dans la nuit chez nos cousins Delattre à Ghlin après une marche forcée de 5 km. Comme on voyait de loin Mons brûler et le, Beffroi qui semblait en feu, nous passâmes la nuit à la cave. D’autres bombardements sévissaient partout; Le lendemain comme les armées allemandes approchaient du Canal Albert et de la Meuse il fut décidé avec d’autres cousins de partir en France avec une voiture et une camionnette, cette dernière traînant l’autre voiture qui n’était pas en état croyait-on de rouler seule et où se trouvaient entassés mon oncle, sa fille, son beau-fils et leurs deux fils de mon âge. Toutefois on annonça que les jeunes gens de 16 à 35 ans devaient rejoindre je ne sais quelles villes dans le midi de la France. Un de mes cousins faisait partie du lot. On parlait d’espions et de Cinquième colonne; des religieuses que les français avaient pris pour des espions déguisés furent tuées.

Quelques semaines ou mois au paravant nous avions visité un abri bétonné et essayé des masques à gaz. On croyait à une guerre semblable à celle de 14 alors qu’une guerre de bombardements sévissait et que Tournai allait être complètement détruite avec de nombreux tués

Mon Oncle président du conseil de fabrique était venu nous avertir durant la « drôle de guerre » que les deux instituteurs de cette petite école paroissiale avaient été « réquisitionnés » pour faire la guerre à l’Allemagne et que deux jeunes institutrices les remplaceraient. Me voilà donc en 4ème primaire ou nous nous amusâmes bien sur à chahuter et à lancer des cadavres de mouche vers les institutrices. Cela ne pouvait pas durer. Mon oncle ferma cette école rue Roland de Lassus derrière la prison et ma mère me mit à l’école des Frères rue des Clercs que mon oncle avait fréquentée jusqu’en 1887.

A l’école des frères on jouait à la petite guerre en se passant des petits billets:  »L. est le chef et ils ont des révolutionnaires comme Bn »

Vu mon âge, je ne comprenais rien à ces événements. On pardonnera donc les naïvetés et inexactitudes de ce texte écrit beaucoup plus tard.

Le Roi Léopold III avait pourtant insisté à la Radio « Restez chez vous pour ne pas encombrer les routes et gêner le mouvement des troupes ». Je l’entends encore.

Le surlendemain on partit donc de Ghlin cahin caha sur des routes encombrées de voitures, de bicyclettes, de charrettes, de camions et même de voitures d’enfants remplies de victuailles et de linges et après de nombreux arrêts nous voilà dans le département d’Arras.

Après quelques jours nous étions à Bapaume, ville pleines de soldats anglais dont je n’oublierai jamais la forme du casque. Dans un café ou nous nous étions réfugiés pour nous restaurer, un de ces soldats offrit à ma mère un sandwich puisqu’il n’y avait plus rien à manger.

En repartant dans la voiture et la camionnettes, mais immobilisés nous aperçûmes au loin un bombardement de Péronnes ville vers laquelle nous nous dirigions avec d’énormes nuages de fumée noires. Un quart d’heures plus tard les avions que les adultes appelaient des Stukas passaient au-dessus de nous en longeant la route et se mirent à bombarder Bapaume la ville que nous venions de quitter !

Nous voilà donc pris entre deux feux. Après avoir gagné une centaine de mètres, il fut décidé d’emprunter un chemin de campagne afin de nous diriger paraît-il vers Paris, la Normandie ou la Bretagne.

Nous fûmes encore arrêtés dans un carrefours et obligé de nous jeter dans des fossés pleins d’orties; des canons antiaérien français se mettaient à tirer sur des stukas.

Nous avons du évidemment piller quelques établissements abandonnés.

Je ne me souviens guère des journées suivantes sinon des encombrements de routes et de chemins et d’une chanson: « Par les routes de France, je vais … » bientôt remplacée par « Nous irons pendre notre linge sur la ligne Siegfried »

On me rappela que pendant la guerre 14/18 Une chanson guerrière avaient été très à la mode chez les Poilus « Quand Madelon vient nous servir à boire …»

On longeait parfois des cimetières militaires avec des centaines de tombes. On m’expliqua qu’il y avait eu de violents combats durant la guerre de 14. Mais je ne comprenais toujours pas.

Déjà à Haine-St-Pierre à l’école primaire nos instituteurs de 1ère et 2ème année nous avaient avertis au cours d’histoire : « et maintenant ils s’apprêtent à recommencer » et l’on devait contempler un Monument aux Morts au milieu du cimetière où mon propre père était enterré comme il en existait dans toutes les communes de Belgique et de France avec des noms gravés dans la pierre. Mais les enfants de 7 et 10 ans que nous étions ne saisissaient pas le sens de tout cela. Mes grands parents paternels avaient déjà accueilli des orphelins durant une autre guerre : la guerre d’ Espagne.

Arrivés près de Rouen je sentis étant assis sur une valise une odeur de brûlé. Les deux voitures s’arrêtèrent brusquement et les phares de la voiture d’arrière s’écrasèrent sur l’arrière de la camionnette. C’est la camionnette qui avait rendu l’âme !

On tint de nouveau conseil. Et mon oncle décida :  »que chacun se débrouille. Je pars avec la voiture encore valide avec Edouard, Lucie et leurs deux fils. Rendez-vous à Lourdes à l’Hôtel St Martial ».

Cette nuit là, nous dormîmes dans une étable sur la paille et je bus un délicieux et crémeux lait normand issu de petites vaches brunes bretonnes. Le lendemain si je me souviens bien nous trouvâmes un camion à charbon sur quoi on étala de la paille et conduit par un jeune de 18 ans vers Lisieux ou Vimoutiers et à toute vitesse.

En cours de route désencombrée cette fois, ma mère crut apercevoir son frère aîné à vélo qui grimpait une pente et que nous dépassâmes.

Plus tard après un interlude en autocar, nous arrivâmes à Rennes à 3heures du matin et fûmes accueillis par des infirmières qui nous offrirent à manger et à boire du lait. Cette fois ce fut un train avec des wagons à bestiaux et de la paille qui nous prit avec les cousins et les bagages. Il valait mieux rester ensemble en fuyant vers le Sud. Tout le monde voulait « sauver sa peau » comme nous l’entendîmes de la part d’un déserteur.

En me penchant je reçu un graillon de charbon dans l’œil dont j’eu beaucoup de mal à me débarrasser. Ce voyage fut aussi long avec de nombreux arrêts et le lendemain nous parvenons à Condom dans le Gers.

Encore une longue attente et de vieux camions nous conduisirent à Mouchan, petit village à 10 km où se trouvait un centre d’accueil: une immense salle dortoir avec de nombreux lits et encore du lait …Il faut le reconnaître les petits belges réfugiés furent bien accueillis par ces français

Il n’en fut plus de même lorsqu’on apprit par les insultes d’un ministre français que le Roi des Belges avait capitulé. De très mauvaises nouvelles parvinrent en effet dans ce trou mais lorsque s’arrêta sur la place de village un autocar militaire criblé de balles, le ton changea. Lorsque on apprit aux environs du 20 juin 1940 la capitulation de l’armée française ou un armistice, ce fut à la fois un ricanement et une tristesse de la part de mes cousins. Comment ! le Maréchal Pétain le héros et vainqueur de Verdun qui traite avec les boches et devient chef de la France ?! Toujours cette confusion avec 14/18

Le Secrétaire communal qui était aussi barbier, coiffeur, instituteur et vigneron nous conduisit ma mère et moi dans une métairie ou nous devions occuper une chambre déjà occupée par une femme de Libramont et ses deux fils dont la mari soldat avait peut-être été fait prisonnier et dont elle n’avait aucune nouvelle.

 »Vous pouvez ramasser tout le bois mort que vous trouverez dans cette forêt » nous dit le Secrétaire communal coiffeur, instit etc. Cette forêt était plus tôt un petit bois en pente avec un torrent presque à sec.

Mes cousins Delattre avaient été logés dans des étables vides à l’autre bout du village sur une hauteur d’où l’on apercevait au petit matin les neiges éternelles des Pyrénées à condition d’utiliser des jumelles.

La vie s’organisa. Presque tous les soirs on descendait (car nous étions aussi sur la hauteur) vers la place du village pour avoir des nouvelles et acheter quelques provisions. Nous recevions 10 francs français par personne et 5 ou 6 Frs par enfant comme réfugiés évacués et du lait.

Pendant le moins de juin 40 je devins un mauvais garnement qui courrait partout avec les fils du métayer et volais des œufs que je rapportais à ma mère. Cela ne pouvait pas durer et elle décida de m’inscrire à l’école de Mouchan. Comme elle attendait dans un couloir de la mairie, elle perçut des sortes de beuglement à travers les murs avec cette gracieuse interjection: « Sales petits cons! » de l’instit. Elle renonça aussitôt à son projet et avec le fils ainé du métayer j’appris à pêcher le goujon et l’écrevisse. Je m’acharnais à trouver des vers de terre pour la pêche. J’appris certainement beaucoup durant ces vacances forcées au lieu de fréquenter l’école.

Un soir, nous apprîmes qu’une « ligne de démarcation » avait été créée entre la France occupée par l’armée allemande et la France non occupée et se poursuivait jusqu’à l’Espagne. On était bel et bien prisonnier dans cette France pro allemande alors que mes cousins voulait déjà rentrer en Belgique.

Il est difficile de vivre à deux familles dans la même pièce qui n’a qu’un feu ouvert. Ma mère acheta pour presque rien une casserole poellon et je fus chargé du bois et d’entretenir un feu de bois pour cuire des légumes dehors.

Des namurois occupaient la pièce du rez de chaussée et le père de famille d’une maigreur squelettique avait la gale et ses jambes étaient couvertes de taches bleues et rouges. Quant à nous, nous étions rongés de puces et j’avais des poux. Un cabinet en ruine et dégouttant jamais nettoyé ni vidé se morfondait derrière la métairie à coté d’une étable de 2 ou 3 vaches qui servaient de bœufs à tire. Une mare aux têtards, une grange à foin et une porcherie un poulailler et un jardin potager complétaient le décor. Derrière s’étendaient d’immenses champs de vignes qu’on sulfatait; c’était le pays de l’Armagnac. Le vrai propriétaire de cette métairie s’appelait Lacaze et habitait Paris.

Pour aller au Village il fallait franchir un pont sur une rivière appelée l’Osse qui déborda à partir du 6 juin alors qu’on avait joui d’un temps splendide en mai. C’était me dit-on la Saint Médard.

Le dimanche, la plupart des Belges allaient le matin à l’église de Mouchan datant du XIème siècle avec une tour carrée. Le curé chargé de 5 paroisses dont les curés étaient sans doute tués ou prisonniers enfourchait sa motocyclette sitôt la messe dite et allait officier dans les autres villages .

En juillet on apprit toujours verbalement des nouvelles de la guerre des catastrophes diverses dont je ne saisissais guère les conséquences.

J’avais été blessé par des épines en franchissant un fossé pour échapper à la colère d’un taureau pourtant attaché; ma jambe avait abondamment saigné rougissant d’un sang à présent coagulé. Ma mère décida d’aller à pied dans une pharmacie à Condom et nous voilà partis vers ce haut-lieu où Bossuet fut évêque. Heureusement une voiture nous prit en stop.

Après avoir été soigné gratuitement, nous visitâmes la Cathédrale où justement l’Evêque du lieu officiait. Après la cérémonie, ma mère me présenta à l’Evêque en disant : « il fréquente l’Ecole des Frères des écoles chrétiennes. » « Eh bien qu’il continue » reprit l’Evêque en me tapotant sur la joue.

Pour revenir nous franchîmes une autre rivière dite La Baïse affluent de la Garonne et sur le route furent rattrapés par la même voiture qui nous avaient pris en stop le matin. N’est-ce pas une bienheureuse mais mystérieuse coïncidence ?

Tout allait donc pour le mieux malgré cette guerre qui n’étaient pas terminée puisque les Anglais semblaient la poursuivre.

Je me fis engager comme garçon de ferme pour engranger du foin avec une fourche à deux dents ce dont j’étais très fier. Le métayer me donna du vin mais je ne voulu pas le boire.

Le 15 août 40, pèlerinage à pied à Gondrin un bourg situé à 5km.

Nous avions envoyé une carte à cet oncle à Lourdes, hôtel St Martial, oncle qui nous avait abandonnés à Rouen, pour donner de nos nouvelles. Il nous répondit d’aller le rejoindre mais comment? Il y avait 90 km entre Mouchan et Lourdes. Nos cousins refusèrent. Ils préféraient revenir le plus tôt possible en Belgique où pensaient-ils la guerre était terminée. De toutes manières malgré nos cartes d’identité et une enveloppe en caoutchouc que je portais au cou, rien ne dit qu’on eût pu franchir la ligne de démarcation et c’était des discussions sans fin parmi les cousins Delattre.

Un jour du mois d’août, la femme du métayer me menaça et je vis son mari battre son fils aîné avec un gourdin ce qui m’affecta énormément.

A la fin du mois d’août, grosse réunion sur la place du Village. Le secrétaire municipal instit etc nous annonça qu’on pouvait refaire nos valises. Le lendemain on partait en autocar ou en camion à Condom où un train nous conduirait jusqu’à Bruxelles.

Nous grimpâmes donc dans ces wagons à bestiaux recouverts de paille. Le voyage fut aussi lent avec de nombreux arrêts. A Vierzon nouvel arrêt plus long. La frontière de démarcation sans doute. Un soldat allemand de la feld gendarmerie avec sa grosse plaquette sur la poitrine et un fusil à la main jeta un coup d’œil distrait dans le wagon vérifia quelques paperasses et après une attente interminable, en avant.

Cette fois ce fut plus rapide et tout en contournant Paris, nous parvenons vers 5 heures du soir à Mons dont la gare avait été bombardée. Le plus grand désordre y régnait. Plusieurs rue ayant aussi été incendiées notamment La petite Guirlande et la Collégiale Ste Waudru et l’on voyait des croix gammées partout

Ma mère décida de ne pas nous rendre immédiatement à la maison de mon Oncle rue Antoine Clesse de peur qu’on ne nous soupçonne pas de l’avoir pillée. Nous nous rendîmes donc chez sa mère que nous n’avions plus vue depuis le 9 mai 40; Quand elle nous vit sains et saufs elle tomba en syncope et instinctivement j’ouvris une armoire et me saisit d’une bouteille d’éther la lui fit respirer et elle revint à elle. Merveilleux n’est-il pas? Miraculeux, même.

Malheureusement elle nous annonça que notre logement avait été forcé et que 14 soldats allemands y logeaient. Nous devions donc provisoirement loger dans cette petite maison sans cave. Visite à son autre fille qui n’habitait pas très loin et à ma cousine sa fille S et à son père boulanger pensionné. « Londres est en feu » nous annonça ma grand mère.

Quelques jours plus tard nous allâmes forcer la porte de notre maison rue Antoine Clesse avec des valises vides cette fois pour récupérer quelques objets personnels; dans ma chambre, personne; dans la chambre d’à côté un soldat allemand était couché torse nu sur le lit de ma mère. Sans faire attention, elle récupéra le plus qu’elle put: savons, vêtements, sous-vêtements, costumes, robes et moi livres de classe, cahiers… Elle aperçut émergeant du havre-sac de ce soldat un miroir à main cadeau de feu mon père. Elle s’en saisit aussitôt en regardant l’homme: Ya,Ya proféra ce dernier. Voyons, ils ne sont pas si méchants que cela. Simplement fascinés et obligés par ce monstrueux Hitler de guerroyer.

Quelques jours plus tard, nous étions venu acheter du pain gris dans une boutique rue de Nimy de laquelle on voyait la rue A. Clesse en enfilade. De loin j’aperçu la voiture noire de la famille Delattre avec mon Oncle qui, revenu de Lourdes, se démenait pour rentrer dans sa maison. Nous courûmes pour savoir quoi mais ma cousine S. me fit remarquer en riant l’inscription de la boulangerie Cosyns:   …ularie Louis …tronquée à cause de la fenêtre aux verres cassés par le souffle des déplacements d’air des bombardements.
Je ne me souviens plus de la suite de cette journée cependant mémorable.
Mon oncle avait du retourner à Ghlin. Continuer à loger chez ma grand mère n’était plus possible à cause du mauvais caractère que j’avais acquis à Mouchan et de la présence d’un autre oncle frère de ma mère et garçon de café.                                  Elle loua donc un étroite petite maison rue Damoiseaux, non loin; deux étages, une seule pièce par étage, cuisine au rez de chaussée sans corridor et qui donnait directement sur la rue avec une petite cour vitrée sans évier et sous l’escalier un wc vers quoi il fallait littéralement ramper pour y accéder.                                               Nous récupérâmes encore quelques meubles qui se trouvaient entreposés au grenier de la rue A Clesse et nous déménageons donc avec les deux valises et le reste.                                                                                                                                             De l’autre coté de cette rue Damoiseaux se dressait une Ecole Normale aussi occupée par une armée allemande. Bien qu’il eut fallu se tenir tranquille devant ce voisinage, j’allais de temps en temps voler quelques nourritures ou desserts en grimpant sur l’appui de fenêtre pour tomber dans une grande pièce transformée en réfectoire.                                                                                                                             Pendant quelques temps je jouais sur la rue avec les petits voisins d’un famille de 5 enfants dont le père menuisier au chômage buvait et se battait avec sa femme avec un torchon, le tout vivant dans une toute petite maison qui était un véritable taudis.

J’avais repris l’école des Frères et me trouvais toujours dans la même classe avec un nouvel instituteur qui tenait à achever le programme. Mais en octobre 40, je changeais de classe (5èmme année) avec l’ancien instituteur. On dessinait des bombardier allemand aux ailes rectangulaires.

En 1942 (j’étais en 6ème) on nous fit barrer à l’encre dans notre livre d’histoire de Belgique une phrase concernant les massacres de Dinant en août 1914. Au début de 1941 ma mère dont le prénom était Camille fut convoquée à la Kommendature pour aller travailler en Allemagne Elle répondit à ces boches qu’elle était une femme mais qu’elle avait le même prénom que son père dcd.

Pendant la récréation, on recevait parfois des sardines envoyées par la Croix Rouge du Portugal

On voyait devant les épiceries et le Sarma des queues de 20 mètres. Il fallait manger. Et la vie devenait extrêmement chère. En juin 41 ordre fut donné aux 14 soldats allemands de partir pour continuer la guerre. Nous redéménageons donc rue A Clesse ou la maison était de la cave au grenier dans un état de désordre et de saleté épouvantable. Des bouteilles de vin à moitié vides partout. Dans la salle à manger un sapin de Noël avait brûlé; le mur et le plafond étaient noirs. Un piano droit avait été saccagé; des cordes, des ressort et des marteaux arrachés se trouvaient mêlés sur des assiettes dans une commode! Quoi ? Ma grand mère me raconta qu’à la gare de Peissant ou son mari avait été chef de gare en 1914, des troupes d’occupation qui occupaient la maison du chef avaient laissé des cacas dans des assiettes et fourré celles-ci dans une commode. Quant à son propre père Ch Buisseret qui avait connu la guerre de 1870 il avait un jour dit, toujours à Peissant et en patois montois : « Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est que cette nation-là ». Il parlait des prussiens sans doute. Et mon oncle qui était revenu de Ghlin: des barbares vandales et autres Goths qui nous ont déjà envahis. C’était l’ordre nouveau ajoutait-il et qualifiait les allemands cette fois nazis et par dérision de « race des seigneurs » qui voulait un  »espace vital ». 

En mai 40, ma grand mère Buchin G, sa fille ma tante et son mari et leur fille ma cousine S ainsi que mon oncle G avaient aussi fui leur domicile A Pied ! en France au milieu d’une cohue de réfugiés. Ils avaient évidemment été rejoints par les troupes allemande étaient rentrés à Mons en portant ma grand mère sur une brouette. Ils avaient pillé quelques maisons et volé un jambon. Leur chien avaient été écrasé par un tank.

A la rue A Clesse, la chaudière était en panne et l’on ne trouvait plus de charbon. On remit toutefois cette maison en ordre; de la lessive avait été abandonnée que l’on retrouva « dépiquée » ?

Mon oncle ne cessait d’accuser un certain Strack qui habitait notre rue et qui s’était proclamé bourgmestre avait ouvert la maison aux soldats allemands et fut arrêté après la Libération.

Mon oncle élevait aussi un lapin Angora blanc pour épiler sa fourrure pour en faire un édredon. Un matin d’hiver je trouvai le lapin privé de sa fourrure mort gelé et durci comme du béton.

A propos de lapins, mes grands parents paternels à Haine-st-Pierre élevaient aussi des lapins ordinaires mais pour les déguster quand nous allions leur rendre visite.

En fouillant dans le grenier, je trouvais une caisse remplies de centaines de fiches carrées. Mon oncle ancien combattant avait déjà fait la guerre de 14 comme capitaine-commandant de compagnie à Anvers. Au moment ou l’armée allemande encerclait cette ville avec son port si important, toute sa Compagnie s’était enfuie en Hollande pays neutre mais sur pied de guerre. Il s’était installé à La Haye et avait du administrer le contingent belge.

Je retrouvais donc dans cette caisse-malle ces fiches que j’utilisais comme papier de brouillon et dont j’ai recopié un exemplaire:

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N°———-

Militaire Belge interné ayant travaillé moyennant salaire chez des particuliers en Hollande.


Nom Philippe                                                                                                                    Prénom Arile

N° de matricule 44879

Classe de milice 1904

Régiment, bon, Cie Grenadiers

Résidence en Belgique et en province Fontaine l »Evêque (Hainaut)

Nom des employeurs ou firmes Haensbroek – Heerlen
id antérieur néant

Montant des salaires déposés

17. JUL 1917 le 6 juillet 1917

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En 1942, nous dûmes loger mon jeune cousin Jean Martial son petit fils qui faisait des études d’architecte à St Luc. Il devait dormir dans une chambre sans fenêtre. Ses parents résidaient au Congo à Matadi où son père était administrateur territorial. Grâce à la Croix Rouge suisse une seule correspondance avait été échangée avec le papier barrée de rouge par la censure. Il fallut un an pour procéder à cet unique échange épistolaire

En Août 1942, alors qu’il préparait ses examens, il disparut subitement. Il avait raconté qu’il devait visiter la maison de ses parents située à Verviers. En réalité muni de faux papiers que lui avait fournis la sœur de ma mère il était parti en France où il avait fait de la Résistance puis franchi les Pyrénées et fut arrêté et emprisonné au camp de Miranda.

C’est à cette époque que j’appris que ma tante soeur de ma mère était entrée dans la Résistance non armée alors qu’elle apprenait l’allemand depuis un an. En fait il s’agissait de distribuer des journaux clandestins ronéotypés et écrits en patois et qui s’appelait « El quau d’queue » (Le Coup de queue) Ce titre faisait allusion au folklore montois. Durant une fête folklorique en juin un St Georges combat un dragon qui donne des coups de queues à la foule devant l’Hôtel de ville ce qui symbolise la lutte du bien contre le mal. Cette fête folklorique mais très significative fut supprimée durant toute la guerre. L’armée d’occupation auraient pris cela comme une allusion à leur action guerrière.

L’équipe producteur du « Quau d’qeue et distributeur de la section dont le chef était un ancien prisonnier se réunissait pas très loin de la Kommandanture chez ma grand mère sourde .

En fait il s’agissait de soutenir le moral de la population comme le faisaient les diverses radios clandestines

Un soir alors que ma tante portait un sac rempli de « Quau d’queue » elle aperçut deux feld polizei qui la lorgnaient. Elle s’arrêta aussitôt et feignit d’examiner la vitrine d’un magasin comme un voyageur de commerce. Mais tout s’arrêta là. Son nom de guerre secret était Léa.

Mon oncle nous expliqua que sa nièce comme beaucoup de femmes étaient fascinées par la figure de Gabrielle Petit qui distribuait des  »Libre Belgique » clandestines au nez et à la barbe des occupants allemands à Bruxelles où elle fut arrêtée et fusillée en 14-18. Il en fut de même chez d’autres distributeurs de journaux clandestins de notre région.

Un autre cousin Paul Martial nous raconta qu’avec d’autres ils allaient régulièrement piller des trains partis pour l’Allemagne en passant par Ghlin ou se dessinait une courbe qui forçait le train à ralentir. Il pillait surtout de la nourritures et des paquets de boîte de sardines

J’ai connu aussi beaucoup de choses sur la guerre 14-18.

Ainsi à Peissant ou mon grand père Buchin était chef de gare il fut pris comme otage avec le curé, un notaire et un instituteur. « On a tiré » s’écriait un soldat ivre.

Plus tard un autre fit sauter la gare. Les soldats d’occupation logèrent dans la demeure du chef de gare dont la famille fut chassée et priée d’aller loger ailleurs. Mon grand-père mourut en1915 à la suite et à cause de ces événements et son beau-père Buisseret en 1917 et furent enterrés à Peissant par un temps glacial et neigeux  »pendant que nous mourions de faim » ajouta ma mère

Il y avait une compagnies de 500 soldats allemands au moins en garnison à Peissant village situé non loin de la frontière française mon oncle G. âgé de 10 ans s’était pris d’amitié avec un jeune casque à pointe ou uhland? Un jour pour jouer, il lui déclara « Quand je serai soldat belge je te tuerai ». Quelque temps plus tard sa compagnie reçut l’ordre de partir pour aller combattre dans le Nord de la France. Au moment des adieux il dit à ce gamin de 10 ans « Quand tu seras soldat belge, moi, je te tuera ». Ils revinrent quelques mois plus tard pour se reposer et n’étaient plus que 200. Le pauvre avait sans douté été tué dans un de ces engagements imbéciles, odieux et inutiles

La marraine de ma mère qui était religieuse infirmière montait à l’assaut et lorsqu’elle voyait un soldat blessé qui sautait, elle le prenait sur son dos ou dans ses bras en criant  »brancardiers! » et s’encourait à l’arrière parmi les trous de bombes et la boue.

A la fin de cette guerre, la grippe espagnole sévit à Peissant. Ma mère et quelques personnes furent soignées par des médecins allemands d’occupation. C’était à n’y rien comprendre; ma grand mère m’expliqua que les soldats allemands d’occupation craignaient la contagion.

Ainsi donc j’en connaissais autant sur la guerre de 14 que sur celle de 40, pour autant que j’en connaisse.

Durant l’année scolaire 42/43, j’étais inscrit au conservatoire communal de Mons et régulièrement on devait descendre dans les souterrains de cet ancien couvent des Filles de Marie lorsque les alertes sonnaient en ondulant.

A la Noël 1943, mon oncle G, frère de ma mère et un vicaire de Ste Elisabeth et d’autres furent arrêtés, emprisonnés puis emmenés comme otage pour voyager sur des trains qui partaient pour l’Allemagne. La Résistance déjà très active dès le début en effet faisait dérailler les trains et dynamitait les voies ferrées.

A Mons ou j’étais monté d’une classe, il faisait un froid terrible (moins 15 degrés) avec 20 cm de neige. je me tenais en classe le plus près possible du poêle; Je portais 2 pulls et un châle pour dormir. On avait appris que contre toute attente l’ Allemagne avaient attaqué la Russie ?

L’année, suivante, je montais de classe et à chaque alerte nous devions sortir de la classe traverser la cour de récréation et monter ! dans des tunnels et sous-terrains qui se trouvaient en dessous du parc du Beffroi alors que l’école des Frères était dotée d’une cave et même d’une sous cave.

Vers 1942, un jeune homme qui habitait un taudis presque devant chez nous sur le conseil de sa mère s’engagea comme travailleur volontaire en Allemagne. On ne le revit plus jamais. On voyait des affiches engageant ces jeunes à partir travailler en Allemagne.

Vers 1943 nous apprenons que les cloches des églises de Mons allaient être volées. Nous allons devant l’église Ste Elisabeth comme pour manifester en silence. Nous apprîmes que cette confiscation était destinée à fabriquer des canons.

Du coté de la Machine à eau les allemands avaient construit près du Boulevard un petit fortin en brique et en béton avec visières qui ne servit pas sinon à y déverser des ordures.

Durant le mois d’août, mon oncle voulut rendre visite à son autre fille religieuse et prof de math et de physique à Nivelles et alluma ses lampes à 5 heures du matin pour le train par ce qu’il devait changer à Haine-St-Pierre. Soudain de violents coups de sonnettes retentirent. Une patrouille allemande ayant aperçu de la lumière criaient à l’occultation et exigeaient de baisser les stores noirs. Les lampes de poches elle-même devaient être occultées tandis que des avions américains se dirigeaient vers l’Allemagne. Vu la disparition de mon cousin Jean – son petit fils – on craignait une perquisition de la Polizei SS.

Depuis un an environ, on entendait fréquemment les sirènes d’alerte mugir et l’on voyait ou entendait des forteresses volantes passer au-dessus de nos tête et grâce à la Radio écoutée en cachette, j’appris qu’une nuit « 1.000  tonnes de bombes avaient été larguées sur des villes allemandes »

On entendait parfois une chanson « Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand » et les voix de Churchill et De Gaulle. Avant de fermer la radio on la mettait sur une autre longueur d’onde contrôlée par l’occupation.

Le frère de ma mère exploitait un petit café restaurant sur la Grand Place dont le précédant exploitant, un anglais, avait regagné son pays dès le début des hostilités. Des soldats allemands venaient s’y restaurer avec de la viande achetée au marché noir de sorte qu’à la fin de la guerre l’on reprocha à cet oncle d’avoir « fait fortune » alors qu’il recueillait certains renseignements qu’il transmettait à sa sœur. Une nuit de l’année 1943 d’ailleurs, il se rendit avec des résistants et des femmes au champ d’aviation de Chièvres. Pendant qu’il amusait les gardiens, les résistant s’emparèrent des plans et autres documents de cet aérodrome. Quelques semaines plus tard on apprit que ce champ d’aviation avait été bombardé et probablement rendu inopérant.

Une nuit, aux environ du 15 août 1943, une alerte fut déclenchée la nuit sur Mons et nous dûmes nous lever traverser la rue et occuper un abri plus sur sous la maison Clesse. Rien de grave ne se passa me semble-t-il.

Vers 42/43 le journal Spirou n’avait plus que 8 pages sur du mauvais papier comme notre papier scolaire.

À la même époque, nous fîmes un voyage à Bruxelles. À St Gilles chez des amis et à l’étage on me montra un WC. A travers une lucarne on pouvait voir la prison de St Gilles et des prisonniers se promener dans leur cour ainsi que leurs fenêtres à barreaux. On parvenait même à communiquer parfois avec eux selon un code secret Des dizaines de personnes venaient y accéder en secret.

Dès l’année 44 lorsque les sirènes mugissaient les élèves du collège devaient dégringoler dans les caves où un professeur tenta de continuer son cours.

A la fin de mars 1944 le professeur de 6ème latine nous annonça qu’à la rentrée de Pâques, on quittait le Collège et que l’on donnerait cours dans une salle de danse située sur la Grand place de Hyon, près de l’Eglise. Ces jésuites sont toujours bien renseignés car le jeudi 8 mai 44 pendant la récréation sur la grand place, des dizaines de forteresses volantes américaines passèrent au-dessus de nos têtes à une hauteur pas très élevées. Et je les revois encore déverser des chapelets de bombes sur Mons d’où s’élevaient des tourbillons de fumées noires. Panique! et nous voilà courant à travers champ vers le Mont Panisel. A midi le bombardement semblant terminé, je voulu rentrer pour savoir si la rue Antoine Clesse avait été touchée. Chose curieuse je n’avais pas peur et n’était que médiocrement angoissé. Heureusement tout était intact. Et je retrouvai mon oncle et ma mère terrifiée.

Ce ne fut pas le cas pour un élève de Rhétorique Paul Lannoy qui m’avait précédé durant ce retour à pied à Mons et que j’avais dépassé presque en courant. J’appris qu’il avait trouvé sa maison située à 200 mètres de la nôtre à plat, ses parents tués et sa soeur aînée coupée en deux !

À ce moment nous considérâmes les américains comme des ennemis.

L’arrière de la caserne à 20 m de la maison avait aussi été détruit. Tout cela pour détruire le pont de Ghlin intact; Le collège avait aussi été touché notamment les classes préparatoires et la bibliothèque.

À Pâques, nous avions rendu visite au frère aîné de ma mère à Vellereilles-le-Sec. Celui-ci nous avait invité d’aller le cas échéant résider dans ce petit village chez lui. Il n’était plus question de fuir en France comme en mai 40.

Après le bombardement de Mons mon oncle retourna à Ghlin mais ma mère et moi nous installons dans dans l’école du village de Vellereilles-Le-Sec ou une autre tante était institutrice. Dans ce village se cachaient plusieurs ouvriers dits réfractaires. J’y travaillais le latin avec des documents que ma mère allait chercher dans la maison de campagne du Collège chemin d’Obourg ou le Collège avait encore en partie déménagé alors que je redevenais le mauvais sujet comme à Mouchan. Cela ne pouvait durer. Heureusement, le 6 ou 7 juin 1944 je vis une villageoise qui sautait de joie. Elle venait d’apprendre le débarquement de Normandie. Mais le frère ainé de ma mère restait sceptique en parlant de l’affaire de Dieppe. Des journaux nazis affirmaient que les alliés avaient été rejetés à la mer. Néanmoins, nous rentrâmes ma mère et moi à Mons et aussitôt je pus reprendre vraiment mes cours principaux en allant à pied au chemin d’ Obourg. Un jour je fis le trajet avec un SJ. surveillant qui me parla du Tribunal international de La Haye qui jugeait les crimes de guerre.

Une autre fois à l’entrée de l’avenue d’ Obourg, j’aperçu des soldats rexistes en uniforme noir qui tiraient dans une mare. C’est qu’il fallait aussi compter avec ces traîtres qui m’a-t-on raconté poursuivaient les résistant aussi bien à Cuesmes qu’à Bruxelles. Mais cela ne m’empêcha pas d’être premier en thème latin ouf! alors que le professeur nous donnait cours dans une étable désaffectée

Durant l’été 1944 ma mère et moi allâmes glaner à Vellereilles-Le-Sec dans un champ de froment non loin de la petite gare. Nous subîmes l’intervention d’un avion chasseur anglais ou américain qui mitrailla la gare et les environs. On retrouva une trentaine de balles dans le champ. Nous avions eu de la chance… Cela ne nous dispensa pas, revenus à Mons de broyer les épis, de les tamiser et de fabriquer une pâte et de cuire un pain blanc.

Ma cousine et son père restèrent à Vellereilles-Le-Sec jusqu’à la Libération et la maison qu’ils habitaient fut criblée de balles.

Né à Haine-St-Pierre où mes grands parents habitaient, je n’appris rien de mon grand père sur la guerre de 14 qu’il n’avait pas faite par ce qu’il avait tiré au sort un bon numéro! En 1940, ils étaient semble-t-il restés chez eux. Et je pu même y aller passer des vacances en août 42 ou 43. Malgré les nombreux sabotage de la Résistance on n’y voyait guère de soldats allemands. Ma grand mère paternel Lelubre assez superstitieuse me parla d’une prophétie de Ste Odile concernant ces deux guerres. « Téch’tu, astroloôgue » lui cria mon aïeul.

Néanmoins ils se passa des choses terribles en 1944. Quatorze fois, Haine-st-Pierre fut bombardé par des forteresses volantes américaines qui visaient la gare de formation, le pont, le souterrain et la gare proprement dite sans l’atteindre comme ils le faisaient en Allemagne. À la fin de Mars ou avril nous recevons une lettre de ma grand mère Lelubre qui décrivait les résultats d’un de ces bombardements nocturnes. Avec ce détail: des main arrachées et trouvées dans un champ voisin. La maison d’un lointain parent appelé Jérôme avait été « culbutée ». Le dimanche nous empruntâmes un tram qui circulait encore et qui mit plusieurs heures pour parcourir 20 km et constatâmes les trous de bombe et ruines au-delà du Parc à 2km de la gare de formation !La gare elle-même était intacte. Le nom de mon grand père le chef de gare de Peissant était inscrit en lettres d’or avec une vingtaine d’autres sur un mémorial devant les guichets comme cheminot victime de 14-18.

Quelques bombes étaient aussi tombées sur la ferme Brouet le long de la rivière Haine. D’autres sur les Usines Hiard où mon père et grand père avaient travaillé. Le Royal Cinéma était rasé. Une bombe était tombée dans le jardin de la soeur de mon père (une véritable explosion de vitres). Une autre bombe à 40 m de ma maison natale dans la ruelle où un mur s’était écroulé. Une ou des bombes étaient tombées à l’entrée de l’ancien cimetière et une tombe avait été éventrée. Il y eut plus de 100 tués; les habitants parlaient de la  »nuit rouge ». D’autres bombardements aussi dans les villages voisins fortement industrialisés.

Avec des voisins mon grand père avaient loué un champ pour cultiver des pommes de terre et le garder la nuit avec un vieux fusil parce qu’on volait jusque dans son propre jardin. Mais ce projet n’eut sans doute pas de suite.

Le 29 août 44, ma mère m’envoya chercher du pain en me donnant le dernier ticket de rationnement qu’elle possédait encore. Je pris les différentes rues, longeai l’église St Nicolas jusqu’à la rue des Groseilliers. Une fois revenu, ma mère voulut couper le pain mais il était entièrement creux sauf une petite boule gluante à l’intérieur ! Nous dûmes le jeter.

A la fin du mois d’août 1944 nous étions en compagnie mon oncle G le cafetier lorsqu’une vieille voisine dit: Quand donc allons-nous être « délibérés »? Allons, mercredi prochain les américains sont ici, reprit G. Il avait déjà fait peindre une pancarte intitulé : « American Bar. » Il se trompait de peu. Le samedi 2 septembre au petit matin, j’entendis dans le voisinage des coups de feu et des explosions. J’appris par la suite par un gamin terrifié qu’une voiture avait brulé ou explosé au Boulevard et qu’une main était restée accrochée au volant. Le soupirail d’une maison particulière de l’autre coté du Boulevard avait été éventré par un obus.

Dans la journée comme nous voulions ma mère et moi rendre visite à ma grand mère, nous aperçûmes des tanks allemands devant l’Eglise St Elisabeth. Nous rentrâmes aussitôt chez nous.

Le soir surlendemain 4 septembre nous fûmes témoins de l’arrivée de chars d’assaut américains qui traversaient Mons. La colonne s’était arrêtée rue de Nimy et je vis montées sur des Chars autant de jeunes femmes que de tankistes qui distribuaient chewing-gum et chocolat. Ils ressemblaient à des cow-boys avec des révolvers pendus à leur ceinture. Je ne me souviens plus de ce qui se passa ensuite sauf que le bruit couru que « une armée allemande allait  reprendre Mons »

Voir une armée traverser une ville même en libératrice est quelque chose de fascinant, d’incompréhensible, d’un surnaturel troublant.

En août 1914, lors de l’invasion il y eut aussi une bataille de Mons durant laquelle l’on crut voir dans le ciel « les Anges de Mons » casqués comme des combattants de la guerre de cent ans et qui repoussaient une armée allemande au profit d’une armée anglaise cernée à Nimy.

Une vielle femme qui vivait seule dans notre rue exhiba un parachutiste allié qu’elle avait tenu caché dans sa cave pendant deux ans peut-être.

Ma tante Claire qui avait été résistante était restée à Mons où elle travaillait comme standardiste ( »dame du téléphone »). Un jours en sortant, une patrouille de chasseurs anglais mitrailla et bombarda cet immeuble élevé et entouré de fils. Elle se réfugia dans la cave d’une maison rue de la Peine perdue où elle fut ensevelie. Néanmoins en grattant les gravats et des briques, elle parvint à en sortir bien que couverte de poussières et légèrement blessée.

Le 7 septembre 44 jour de mon anniversaire, mon cousin Jean Martial sonna à notre porte habillé en soldat de la Fameuse brigade Piron et armé. Nous apprîmes qu’il était resté un an emprisonné à Miranda avait été libéré, avait gagné le Portugal d’où il était parvenu en Irlande où il avait effectué une sorte de service militaire puis débarqué en Normandie en juin 44 avec sa brigade qui avait libéré Bruxelles avec la Résistance et reçu un accueil triomphal. Il me donna le 1er Numéro du SOIR libre signé par le nouveau directeur un certain Fuss(?) et daté du 6 septembre. Il repartit rapidement rejoindre sa brigade pour continuer le combat.

En novembre 1918 le village de Peissant fut libéré par des soldats anglais. D’après ma grand mère la vieille servante du curé avait crié : « Ceux-là, on embrasserait bien leur derrière! »

En 1944, la rentrée au collège s’effectua avec un mois et demi de retard et j’étais en 5ème latine. Celui-ci avait aussi été bombardé notamment la salle de gymnastique, qui servait aussi de salle de théâtre les classes préparatoires ainsi que la bibliothèque. Durant les vacances de Noël, j’aidais un professeur jésuite à refaire un nouveau catalogue. Celui-ci avait déménagé de nombreux livres rescapés dans une autre maison ou plutôt une serre ou sévissait un froid terrible. J’en profitai pour lire des tas de roman d’aventure notamment des Jules Verne et autres romans d’anticipation.

Lorsque mon oncle qui était rentré de Ghlin me vit avec « Jusqu’à la Lune en fusée aérienne » d’un auteur allemand dont j’ai oublié le nom. Il s’écria : c’est ce qu’on est occupé à faire avec les bombes volantes. En effet les armées allemandes avaient envoyé des fusées chargées d’explosifs sur Anvers, Londres (encore !) et même Bruxelles. Dépassées les bombes incendiaires ! La guerre n’était donc pas finies… puisqu’à la fin de l’année 1944 il y eut encore un envahissement de l’armée allemande avec la bataille des Ardennes et Bastogne. Mais mon oncle se voulait rassurant : c’est le dernier soubresaut de la bête blessée à mort.

La vie avait repris et le pain toujours rationné était redevenu plus ou moins blanc.

On apprenait l’avancée des américains qui avaient franchi le Rhin et on admirait les généraux Patton, Bradley, Eisenhower, Montgomerry et autres. Au début du mois de mai on apprit la mort de Mussolini et sa pendaison par les pieds à un crochet de boucherie parait-il ainsi que le suicide de Hitler et un jour le P. Recteur nous dit : demain ou le jour de la Victoire il y aurait congé. Rendez-vous sur la Grand place de Mons le lendemain de la capitulation.

En effet le 8 mai je me rendis à cet endroit qui était noir de monde. J’aperçu des hommes squelettiques habillés d’un pyjama rayés qu’on applaudissait. C’étaient des prisonniers politiques enfin libérés des camps de la mort comme Buchenwald, Dachau, Monthausen, Ravensbrück mais ce n’est que plus tard que j’appris les noms d’Auschwitz et de ses horreurs. On parlait aussi du Père blanc Leloir et de son long poème sur Buchenwald. Je vis devant les ruines de la gare de Mons un couple qui s’embrassait l’homme était aussi en pyjama rayé.

Autre horreur au début du mois d’août 45, je pu passer des vacance à HSP chez ma tante accoucheuse. Un matin tout en déjeunant J’appris qu’une bombe spéciale dite atomique avait été larguée sur une ville japonaise appelée Hiroshima. 100.000 tués en une demi minutes!

Plus tard un professeur nous expliqua que les américains s’étaient vus devant un horribles cas de conscience : ou bien laisser tuer autant de soldats américains en arrachant les iles du Pacifique une à une aux japonais souvent Kamikaze ou bien … Mais tout cela est de l’histoire connue de tous.

Un autre professeur nous avaient aussi expliqué que les bourreaux des camps nazis étaient atteint de sadisme alors que oui peut-être mais certainement pire encore.

Sur la Grand place de Mons les gens s’embrassaient, riaient portaient les déportés en triomphe ainsi que les prisonniers enfin libérés. Je fonçais dans la foule et pour la 1ère fois de ma vie, je cru tomber amoureux. Mais cela, c’est une autre histoire qui ne regarde personne.

Postface

Le texte que l’on vient de lire n’est pas une œuvre littéraire. Il est écrit d’une manière objective et neutre, froide même. Il y a peut-être des inexactitudes géographiques, des erreurs de date et de noms de ville dus à l’usure de la mémoire selon les retours en arrières et il est mal construit ou pas construit du tout. Et mal écrit bien que toute phrases boiteuses et belgicismes aient été évités et fautes de frappes ou d’orthographe absentes dans la mesure du possible; Il n’est certainement pas romancé tout est historique. Il n’ignore pas que tout ne s’est pas aussi bien passé autre part et qu’il y eut des orphelins et enfants de traîtres devenus orphelins ou non et d’autres horreurs. Enfin défaut impardonnable à notre époque, il n’y a pas de scène érotique.

Ce sont les mémoires et témoignage d’un préadolescent rédigé par le vieillard de plus de 80 ans qui en plus est devenu sourd.

 

 

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